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3EME PARTIE : TÉMOINS DES "ANNÉES NOIRES"      

    1- Monseigneur Cléret de Langavant, évêque de la Réunion.

  2- M. Jean Henri Azéma, journaliste à Radio Paris.

  3- M. Simon Lucas, enseignant à Saint-Denis.

  4- M. Emile Hugot, commandant la batterie du Port.

  5- M. l’amiral Jacques Evenou, commandant du “Léopard”.

  6- M. Louis René Bénard, Compagnon de la Libération.

  7- Jean Barassin, prêtre à Saint-Denis.

 

 

 

3EME PARTIE : TEMOINS DES "ANNEES NOIRES", ENTRETIENS ET SOUVENIRS

 

 

                        1- Entretien de M. Bernard MAREK avec Monseigneur de LANGAVANT Saint-Denis, évêché de la Réunion, jeudi 6 mai 1982, 9h 50

 

                                   Le 5 août 1935, débarquait du paquebot "Ville d'Angers", au port de la Pointe des Galets, Monseigneur François, Emile, Marie CLERET DE LANGAVANT, né à Saint-Malo en 1896. Il venait prendre possession du siège épiscopal de Saint-Denis de la Réunion.

                                   Présent dans le sud-ouest de l'océan Indien dès 1929 comme vicaire de la cathédrale de Port-Louis (île Maurice), puis nommé évêque de la Réunion au consistoire du 10 décembre 1934, Monseigneur de Langavant dirigera le diocèse pendant 25 ans. En 1960, il demande sa mise à la retraite et prend en charge, comme simple prêtre, la paroisse du Butor à Saint-Joseph, ensuite l'aumônerie du monastère des religieuses moniales dominicaines de la Providence, tout en continuant à s'occuper de nombreuses oeuvres de charité.

                                   En 1980, Monseigneur quitte la Réunion pour se retirer au monastère de Langonnet dans le Morbihan après avoir traversé, ici à Bourbon, le Front populaire, l'ordre vichyssois, la France libre, la IVème République et la Vème République naissante.

                                   L'inauguration du nouveau bâtiment de l'évêché de Saint-Denis à laquelle il est invité, lui donne l'occasion de revenir dans son ancien diocèse du 24 avril au 47 mai 1982. Durant ce séjour, nous avons sollicité auprès de Monseigneur une audience pour compléter nos informations en histoire contemporaine locale. Il a bien voulu nous recevoir, préciser certains aspects de son action épiscopale, relater des souvenirs ou des événements qu'il a vécus à la Réunion. C'est avec beaucoup d'émotion que nous le remercions d'avoir si simplement répondu à nos interrogations. Son témoignage nous paraît d'autant plus précieux qu'il s'appuie sur quarante cinq années passées au service de Dieu et de la société réunionnaise.

                                   Les propos de Monseigneur de Langavant ont été enregistrés, avec son accord, sur deux bandes magnétiques. Le texte qui suit est la transcription des questions posées et des réponses données. Monseigneur de Langavant a contrôlé cette transcription lui-même, depuis sa retraite de Langonet, a annoté certaines de ses réponses et a signé de sa main chacune des 20 pages dactylographiées qui constituent l'original de notre entretien. Il nous a autorisé à publier cette transcription, par lettre en date du 9 février 1984.

                                   Voici les principaux extraits concernant la période de la Deuxième Guerre mondiale et son contexte :

 

 

 

Photo souvenir de Monseigneur de Langavant (25 avril 1935, Collection privée)

 

Saint-Denis, évêché de la Réunion,
jeudi 6 mai 1982.

 

Question : Monseigneur  de Langavant, après 6 ans de séjour à l'île Maurice, vous êtes arrivé à la Réunion  à la fin de l'année 1935, est-ce qu'à ce moment on sentait ici une situation de crise ?

                                   La seule question qui existait, c'était la question sociale, disons entre employeurs et employés. Il y avait encore très peu de syndicats, il n'y avait même pas de syndicat dans l'agriculture. Le premier syndicat a été fondé par le Père Jean Barassin, c'était le premier syndicat de planteurs, jusque là, il n'y avait rien.

 

Question : Et sur le plan religieux, y avait-il quelque chose de particulier ?

                                   Sur le plan religieux, non ; c'est quelques années après, seulement, que sont arrivés les premiers adventistes, il y a eu un peu de difficultés, un peu de remous, n'est-ce pas ! Les missions "Salut et Guérison" sont arrivées beaucoup plus tard, bien après la guerre de 40 par conséquent.

 

Question : En tant que chef de l'Eglise de la Réunion, est-ce que les rapports que vous aviez avec l'Administration coloniale étaient en général bons ou plutôt tendus ?

                                   Alors là, il faut prendre par le commencement, bien avant moi, sous Monseigneur Fabre. A ce moment-là (1900), il y avait séparation de l'Eglise et de l'Etat, il y a eu des expulsions, les Jésuites sont partis, ont été expulsés, des écoles ont été fermées, confisquées en grande partie. Il y a donc eu une grande acrimonie entre les catholiques et le gouvernement -en France d'ailleurs, c'était pareil- et alors, Monseigneur Fabre s'était retiré dans son évêché de Saint-François, il avait quitté son évêché de Saint-Denis pour ne pas être expulsé, il l'avait quitté de lui-même. Alors il s'était retiré et il boudait le gouvernement, complètement. Il ne descendait à Saint-Denis que 4 fois par an, pour les messes pontificales à la cathédrale. En 1917, il est parti pour Bordeaux et il entendait, depuis Bordeaux, rester évêque de Saint-Denis. Par conséquent la situation était compliquée, d'autant plus qu'il était très autoritaire, très personnel ; alors ce doit être en 1917, il y a eu une pétition faite par les chrétiens du pays, qui ont demandé à Rome de nommer un évêque, un autre évêque restant sur place

                                   Rome a nommé Monseigneur de Beaumont, comme coadjuteur ici, mais, ne lui a donné aucun pouvoir épiscopal.

                                   Donc Monseigneur de Beaumont était là, et ne pouvait rien faire. Si Monseigneur Fabre était peu aimé, Monseigneur de Beaumont, lui au contraire, a été accueilli presque triomphalement, aussi parce qu'il était un ancien militaire, il sortait des tranchées ; alors très très populaire, tout de suite acclamé, reçu partout. Il a été très adroit, tout de suite il a rétabli des relations avec l'Administration. Monseigneur Fabre avait coupé toute relation, lui, il a repris les relations, immédiatement. Monseigneur Fabre est mort, je crois, l'année d'après, à ce moment-là, Monseigneur de Beaumont a pris le diocèse en main et cela a changé, complètement, la situation entre le gouvernement et l'Eglise. Il était un homme très accueillant, très sociable, tout de suite, il a transformé l'atmosphère du pays, aussi bien les rapports avec l'Administration, puis avec les gros planteurs, les usiniers, et avec tout le monde. Alors, moi, je suis arrivé après Monseigneur de Beaumont et j'ai bénéficié de cette situation. Il est arrivé en 1918, il est mort en 1934, son enterrement a été un triomphe ; il est mort à Saint-Pierre, quand le cercueil est  passé en auto, le long de la route, partout les gens suivaient, groupes, processions, c'était magnifique.

 

Question : A l'époque, vous étiez à Maurice ?

                                   Oui, j'ai été nommé étant à Maurice, alors je suis allé à Paris, puis à Saint-Malo, on m'a donné des vacances quand même, puis, retour à Paris où j'ai été accueilli par les Réunionnais de Paris, ils ont été très aimables, très bien. Mais cela n'empêchait pas qu'il y avait des difficultés sociales à la Réunion, entre planteurs et usiniers, entre gros et petits. Et puis, il y avait cette manie des Réunionnais qui existait déjà de ce temps là, de s'occuper de la politique ; et tout ce qui était "élections", était terrible. C'était l'époque pendant laquelle on trichait, on volait, même le gouvernement volait les élections. Deux ans après mon arrivée, ou l'année après mon arrivée, il y a eu cette affaire de Sainte-Suzanne : deux ou trois morts et une quinzaine de blessés à coups de fusils.

 

Question : C'était les élections du Front populaire ?

                                   Non, ce n'a pas été alors le Front populaire ici, mais enfin ça a été très très dur, parce que justement on volait les voix. Ce qui c'est passé à Sainte-Suzanne : les gens étaient venus pour voter, on votait à l'étage de la mairie ; or on a fermé les portes de la salle de vote au premier étage, alors les gens ont attendu dans l'escalier, serrés, pendant toute la matinée, il y a une dizaine seulement qui ont obtenu de voter. Puis, à midi, la municipalité a fait évacuer les lieux pour fermer. Les gens sont partis, mécontents, et puis ils revenus sur la place et ont envoyé des pierres sur la mairie.

                                   Les gens de la mairie se sont barricadés dedans, ils ont fermé tout, et par les volets, ils se sont mis à tirer sur la foule. Le gouverneur Monsieur Choteau, en est mort, 8 jours après ; il avait le diabète, ça lui a fait un choc terrible, et il est mort 8 jours après. C'est le député Brunet qui est responsable de ce mauvais travail.

 

Question : Est-ce qu'éventuellement il y avait des pressions sur l'Eglise, dans ces périodes électorales, pour essayer de...

                                   Bien sûr, les candidats ne demandaient pas l'approbation officielle du clergé, ils visitaient les curés, bien sûr, et après, il y avait des curés qui parlaient fort en chaire. En période d'élections, je commençais par dire aux curés "pas un mot de politique en chaire", mais empêcher un curé de parler de politique, c'est très difficile.

 

Question : C'est juste, oui !

                                    Non, ce n'est pas juste, le prêtre ne doit pas faire de politique en chaire.

 

Question : Je voulais dire, c'est exact, c'est difficile de s'en défaire quand on se passionne.

Et, Monseigneur, sur le plan financier, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, jusqu'en 1940, est-ce que l'Eglise de la Réunion arrivait à se suffire à elle-même

                                   Oui, à se suffire à elle-même, elle n'a jamais rien reçu de la "Propagation de la Foi", ni d'autres sources. Non, il fallait qu'elle se suffise à elle-même, il fallait y arriver. Vous voyez, la séparation n'a pas eu lieu ici en même temps qu'en France, la loi a été appliquée avec 5-6 ans de retard ici. Les prêtres auparavant étaient tous payés par le gouvernement, mais la séparation a eu lieu vers 1910, à ce moment-là, des prêtres ont commencé à partir d'ici, ou ne voulaient plus venir, le gouvernement ne payait plus le voyage et ne payait plus les prêtres qui étaient ici. Alors Monseigneur Fabre a voulu instituer comme en France, le Denier du Culte. Il a envoyé une circulaire aux curés, pour que les curés fassent une enquête auprès des familles, que les familles s'engagent à donner quelque chose, chaque mois, pour le culte. Le résultat a été absolument décevant, de riches propriétaires ne donnaient pas plus de 3 francs, 4 francs par an.

 

Question : Ah bon, ce qui n'était pas faute de moyens ?

                                   Non, non, ils ne comprenaient pas la chose, et alors, ce n'était pas la peine de faire une quête pour nourrir le clergé, une quête qui ne rapportait même pas 600 francs pour une année. Je le sais, parce que j'ai trouvé un cahier sans lequel on avait noté ça, par paroisses. Ah, c'est absolument décevant, et de gros planteurs, de gros usiniers s'offrant généreusement à payer 25 centimes par mois pour l'entretien de leur curé, c'est épouvantable, n'est-ce pas ? Plus tard, Monseigneur de Beaumont est arrivé à instituer le Denier du culte, peut-être vers 1925, quelque chose comme ça, mais je ne peux pas vous le dire exactement. Alors ça a marché à peu près régulièrement, c'était tarifé d'ailleurs. On a institué un système de cartes, tout catholique devait avoir une carte, cela lui donnait droit au baptême gratuit, au mariage gratuit ; ces cartes étaient à 5 francs par an, ou 10 francs, enfin une somme minime que tout le monde pouvait payer, petit à petit, le chiffre a augmenté.

 

Question : Donc, ça suffisait à peu près ?

                                   A peu près seulement. Résultat, le diocèse était dans un état lamentable du point de vue financier. Les églises devaient être entretenues par les communes après le décret de séparation, c'est ce qui était prévu, mais les communes n'avaient jamais assez, même rien pour cela à ce moment-là, alors elles ne faisaient qu'un petit peu, vraiment presque rien, c'était très long à mettre en route. La situation s'est redressée en grande partie, grâce à l'habileté de Monseigneur de Beaumont qui faisait des visites à droite et à gauche, aux maires, leur expliquait la chose. Au point de vue matériel les gens n'avaient pas l'habitude de donner régulièrement et le gouvernement n'avait plus l'habitude de donner du tout.

 

Question : Des aides vers l'extérieur, est-ce qu'il en provenait de la Réunion, je pense vers Madagascar ou Maurice ?

                                   Autrefois, l'île Sainte-Marie à Madagascar, dépendait du diocèse de Saint-Denis. De mon temps encore, il y avait un prêtre qui avait été le dernier curé de la Réunion justement, à l'île Sainte-Marie de Madagascar, c'était le Père Delaporte, il était de mon temps à la Rivière Saint-Louis. Il avait été le dernier, c'était vers 1898, ensuite les évêques de Madagascar ont pris en charge l'île Sainte-Marie. Autrefois, les missions de Madagascar étaient d'ailleurs desservies à partir de la Réunion. Les Jésuites de Madagascar avaient une procure, ici à la Réunion, et de France, ils s'amenaient ici, puis d'ici, ils partaient à Madagascar.

 

Question : Monseigneur, pour en revenir à la Réunion, à propose des personnalités réunionnaises des années 40, quelqu'un comme Raymond Vergès, vous l'avez connu ?

                                   Je l'ai bien connu, le père de Paul Vergès, Raymond, le docteur, il avait été longtemps en Indochine. Il avait fait ses études à la Réunion en même temps que Monsieur Foucque, qui est devenu proviseur du lycée et directeur de l'enseignement à la Réunion. Alors j'ai très bien connu les deux, le docteur Vergès était un homme très bon, très droit et très bon, je me rappelle bien, pendant les fameuses années de 40 à 45, lorsqu'il y avait des grandes réunion, conférences ou autres, il était maire de Saint-Denis et directeur du service de santé, nous étions très souvent l'un à côté de l'autre, on s'entendait bien, très bien. Je me rappelle également que quelques fois, je suis allé visiter avec lui des gens de Saint-Denis, nous marchions dans la rue, ensemble, en causant. Les problèmes sont venus en 1945 et après, à ce moment-là, il a adhéré au Parti Communiste et il a aidé les communistes à la Réunion.

 

Question : Il a adhéré au Parti Communiste ?

                                   Oui, il a adhéré au Parti Communiste. Mais lui, il était bon.

 

Question : Je vous ai reposé la question, parce qu'une chose m'a étonné, en lisant de vieux journaux de cette période 1940-1945, j'ai trouvé un article de Raymond Vergès dans "La Semaine de la France à la Réunion", une brochure patronnée par le gouverneur Aubert et imprimée par Pillet, chef de cabinet du gouverneur, pour le compte du secours national de Vichy.

                                   Oui, très curieux, n'est-ce pas ! Tenez, lorsque plus tard le Parti Communiste a voulu me désigner comme collaborateur, et citer mes paroles, j'ai répondu : "J'ai parlé après le docteur Vergès, et j'ai dit exactement la même chose que lui !"

 

Question : Quelqu'un comme Gasparin, vous l'avez connu ? C'était un homme de valeur ?

                                   Non, non, ni lui, ni Brunet. Mais lui était plus sympathique que Brunet. Brunet, c'était uniquement le politicien qui fait de la politique et qui ne s'intéresse qu'à ça.

 

Question : Par ambition personnelle ?

                                   Oui, par ambition personnelle, c'est ça. Alors des mots, de grands mots ronflants, Gasparin lui, était peut-être plus sincère, peut-être un petit peu plus sincère. Mais ça ne valait pas grand chose quand même

 

Question : Et quelqu'un comme Lépervanche, Léon de Lépervanche ?

                                   Alors Lépervanche, oui, pour moi, il m'a fait l'impression typiquement d'un arriviste. Tandis qu'il y en avait un autre qui était son bras droit, je crois, pendant quelques temps, il était aussi une des têtes du Parti Communiste. Comment s'appelle-t-il donc ? Monsieur Roufli. Lui, par contre était vraiment sincère, c'était un ouvrier aux Chemins de Fer.

 

Question : Il y a aussi, sur cette période, un renseignement précis que je voulais vous demander, on avait à la Réunion, jusqu'en 1939, à la Banque de la Réunion, un stock d'or...

                                   Ah oui, oui.

 

Question : Un stock d'or qui servait de couverture à l'émission de monnaie.

                                   C'est ça, oui.

 

Question : Auriez-vous une idée de ce qu'est devenu cet or ?

                                   C'est très simple, ce stock d'or, et surtout, ce n'était pas un stock d'or, c'était un avoir aux Etats-Unis, voyez-vous. L'or de la Réunion était aux Etats-Unis, ça avait été transféré là pour ne pas être confisqué au commencement de la guerre. Les Etats-Unis ne voulaient pas livrer ce stock d'or de la Réunion, car il appartenait à la Réunion, sans un ordre du directeur de la banque.

                                   Le gouvernement du général de Gaulle le savait peut-être aussi, et ils ont occupé la Réunion peut-être aussi pour avoir cet or. C'est Monsieur Capagorry lui-même qui me l'a dit : "c'est extraordinaire, l'avoir de la Réunion a renfloué, en partie, le gouvernement du général de Gaulle, qui était un peu à sec en 1943".

 

Question : Comment a-t-il pu en bénéficier?

                                   Après le débarquement à la Réunion du 28 novembre 1942, ceux qui ont débarqué ont arrêté le gouverneur de la Réunion, le directeur de la banque, Monsieur Poulet et le maire de Saint-Denis. Ils ont voulu, tout de suite, avoir un ordre signé. Mais le directeur a refusé de signer. Quelque temps après, une mission est venue de Londres ou d'ailleurs, ils ont causé, ils ont négocié et il y a eu la signature.

                                   C'est aussi la raison pour laquelle il y a eu le C.F.A. à la Réunion, le C.F.A. qui valait deux fois plus que le franc français ; parce que l'or, les Américains ont permis au gouvernement de l'utiliser, mais ça n'empêchait pas que le gouvernement n'en soit garant. Cela a été négocié à l'époque avec les Américains, et cela a permis au franc réunionnais, aussi, de valoir le double du franc français.

                                   C'est un épisode de la guerre très mal connu, qui s'est déroulé un ou deux mois après la libération de la Réunion.

 

Question : De la part du maréchal Pétain, il n'y a pas eu de réactions, de protestations de son gouvernement ?

                                   On ne l'a pas averti, je pense, non.

 

Question : Sur la départementalisation, Monseigneur, parlait-on de la départementalisation avant 1946 ?

                                   Non, pas du tout, du tout, il faut le dire !

 

Question : C'est donc quelque chose qui vient de l'extérieur ?

                                   Qui vient de l'extérieur, qui a été amené de l'extérieur.

                                   (On a dit que cette loi de la départementalisation avait pour but d'empêcher les Etats-Unis de mettre la main sur la Martinique et la Guadeloupe)

 

Question : La loi a été adoptée en mars 1946, un épisode comme l'assassinat d' Alexis de Villeneuve, c'est lié avec la départementalisation ?

                                   Non, non, il y avait des élections et aux élections, grosse bagarre entre communistes et non communistes pour l'influence locale.

 

Question : Pour revenir à la départementalisation, est-ce que, Monseigneur, vous même, vous avez été consulté sur ce sujet ?

                                   Consulté ? Pas du tout, du tout.

 

Question : On ne vous a pas demandé votre avis ?

                                   Non, non, et d'ailleurs, c'est moi qui rédigeais presque tout le temps dans le journal "Dieu et Patrie", le journal religieux du diocèse, je crois n'en avoir jamais parlé.

 

Question : Dans la presse de 1945, on n'en parlait pas ?

                                   Non, c'est une loi, ça n'a pas été demandé ici. Mais on en a parlé longuement après dans les journaux, les uns, pour, et les autres, contre. Il y eut beaucoup de controverses.

 

Question : Quand on a départementalisé la Réunion, est-ce que ça a posé des problèmes à l'Eglise, des problèmes particuliers ?

                                   Non, du tout, la seule question c'est qu'au lieu de dire Monsieur le Gouverneur, on a dit Monsieur le Préfet. Alors ce qui a fait la différence, c'est qu'au point de vue de l'administration, il y a eu plus de "services", et beaucoup plus de choses ont pu être faites sur place, au lieu d'être obligé de tout envoyer à Paris.

 

Question : Les préfets qui sont arrivés à ce moment-là en remplacement des gouverneurs, à vote avis, faisaient-ils un travail plus positif ?

                                   Le pays, à partir de ce moment, a pris un nouveau développement, parce qu'il y avait beaucoup plus d'argent et d'esprit de suite.

 

Question : C'est donc une évolution entraînée par un facteur financier ?

                                   Oui, oui, surtout financier.

 

Question : Quelqu'un comme le préfet Perreau-Pradier, il s'est bien débrouillé à la Réunion ?

                                   Oui, très bien débrouillé, très bien débrouillé, et puis il a maté les communistes, pas toujours...

 

Question : Pas toujours habilement ?

                                   Si, habilement, très habilement, mais il employait des moyens qui manquaient de ... discrétion, de toute façon, les communistes ne perdaient pas de temps, eux, pour truquer des élections. Voyez, il est arrivé des élections au Port, où Lépervanche a été élu par 99 % des voix. En tout, a-t-on dit, il y a eu deux voix contre lui, alors probablement celle du candidat adverse et, peut-être, celle du curé !

 

Question : Monseigneur, quand vous pensez aux fonctionnaires qui étaient en poste à la Réunion au temps de la colonie, et aux fonctionnaires qui sont arrivés ensuite, est-ce qu'on pouvait remarquer des changements de comportements, de mentalités ?

                                   Ah, les gouverneurs étaient de vrais dictateurs par contre les préfets étaient obligés de se conformer aux lois, moins de dictature personnelle quoi, pour ça, c'était très net.

 

Question : En repensant à la situation économique de la Réunion, à votre avis Monseigneur, est-ce que jusqu'en 1940 la Réunion rapportait à la France, en termes financiers, ou au contraire constituait-elle une charge ?

                                   Peut-être pas directement, mais cela devait rapporter, parce que cela faisait des clients, on achetait en France et on faisait du sucre à bon marché pour la France. Le sucre était le gros problème à la Réunion à cause des sucriers de France, du jour où la France a eu assez de sucre, ils ne tenaient plus à voir acheter du sucre à la Réunion , Guadeloupe, Martinique, ils ont tablé là-dessus pour faire baisser le sucre, et le sucre a baissé, baissé.

 

Question : Ca expliquerait peut-être les changements de famille dans la propriété foncière, qu'il m'a semble relever vers 1920-1930 ?

                                   Ah, il y a eu une très grosse histoire avec ce qu'on appelait le "Crédit Foncier Colonial", c'est toute une histoire qui n'a pas été faite et ce serait très, très intéressant de la faire avec précision. Beaucoup de propriétés ont fait faillite, ont été rachetées par le Crédit Foncier, qui a revendu par la suite. Il y a là toute une histoire qui serait à étudier, je sais que dans la population, ça a laissé un très mauvais souvenir cette histoire de Crédit Foncier.

 

Question : Cette affaire se serait passée vers les années 1920 ?

                                   C'était bien avant, bien avant 1920, de 1870-1880 à 1900-1910. C'étaient les année noires pour la Réunion, au point de vue économique, routes, bâtiments, enfin tout, tout allait à la débandade.

 

Question : Cette situation a duré pratiquement jusqu'en 1946 ?

                                   Non, non, pas du tout. A partir de 1920, après la Grande Guerre, cela commençait à aller mieux. Quand je suis arrivé, en 1935, on venait de goudronner le bas de la rue de Paris, du Barachois jusqu'à la Colonne, mais pas plus haut ; cela venait d'être fait, et il y avait un kilomètre de route goudronnée entre Saint-Denis et Sainte-Marie. On était très en retard au point de vue équipements, mais on avait commencé à remonter, oui, à partir de 1920. La Première Guerre a été très pénible ici, c'est comme la guerre de 40. A partir de 40, jusqu'en 43, tout le sucre a été bloqué et on ne recevait rien.

 

Question : C'était vraiment l'autarcie ?

                                   Ah oui, une économie fermée, dans un pays où on ne fait pas de tissus, où il n'y a pas de mines.

 

Question : Quand on a commencé à mettre en place les premières institutions départementales, en 1947-1948, le financement est donc venu de Métropole?

                                   Ah, il faudrait demander ça à un percepteur ou au Trésor.

 

Question : J'avais discuté de cette question avec M. Cornu et...

                                   Ah oui, lui il pourrait vous renseigner sur l'histoire du Crédit Foncier, il est peut-être au courant de ça.

 

Question : M. Cornu m'a dit que le fonctionnement de ces institutions, au départ au moins, a été financé surtout par les excédents de recettes liées aux ventes du sucre dès qu'on a pu commencer à l'écouler ; comme il existait des stocks importants, cela a permis de financer pas mal de choses.

                                   Les stocks étaient énormes, exactement. Tenez, cela me rappelle autre chose : il était défendu d'exporter du sucre, alors que nous en avions trop. Quand on voulait envoyer du sucre à la famille ou à d'autres, on ne pouvait envoyer que deux kilos, plus, c'était du trafic. Par contre, il était permis d'expédier de la confiture. Alors il s'est monté des usines, dont une grande au Port, où on se contentait de fondre du sucre, puis on versait le sucre fondu dans des "fers-blancs", on mettait une gousse de vanille par-dessus et ça donnait de la confiture.

                                   Des trafiquants expédiaient ça à des marchands en France, par caisses, avec deux fers-blancs par caisse et ça rapportait gros, c'était du vrai marché noir. Une aberration, car le gouvernement était au courant, mais voyez-vous, une gousse de vanille sur du sucre fondu, alors ce n'était pas du sucre en poudre, ce n'était pas du sucre en pierre, c'était de la confiture...

 

Monseigneur Cléret de Langavant est décédé en juin 1991, à l’âge de 95 ans à l’abbaye Notre Dame de Langonet dans le Morbihan.

 

 

 

                        2- Entretien avec M. Jean Henri AZEMA, à la Bibliothèque Départementale de la Réunion, Saint-Denis le 3 mars 1990

 

                                   Jean Henri AZEMA, tout le monde, ici, connaît le poète, un grand poète réunionnais. Beaucoup savent aussi qu'il a eu un passé fort agité, mais agité comment, pourquoi ?

                                   Un voile obscur recouvre la vie d'Azéma homme d'action. Et pourtant quel destin ! Voici le fils d'une vieille famille réunionnaise, natif de Saint-Denis, plongé physiquement, dès 1934, dans les tourmentes qui secouent l'Europe. Voici un polémiste de talent, qui a ensuite participé aux débats d'idées, puis à l'affrontement des idéologies menant au drame de la Seconde Guerre mondiale.

                                   En 1936, ce jeune homme fougueux fait le coup de poing aux côtés des Camelots du Roy parisiens. Ils veulent débarrasser la France de la "Fiente Crapular". En juin 1940, il se bat contre les Allemands, mais doit subir la retraite des Ardennes. De 1941 à 1943, il tonne sur les ondes de Radio Paris, contre les formes de corruption qui lui paraissent être à l'origine de la déliquescence de l'Europe. Malgré les circonstances, il n'oublie pas sa Réunion natale. A "Gringoire", au "Pilori", à "Je Suis Partout", à l'“Action Française", il explique, il chante dans la grisaille de la France occupée, "Bourbon mon île".

                                   1944, c'est le contact avec les "orgues de Staline" ; Berlin, mai 1945, le chaos, la "fin d'un monde", Jean Henri AZEMA parvient à échapper aux contrôles alliés et gagne la Suisse, où il vit quelques mois en clandestin. Condamné par contumace par les autorités françaises pour "intelligence avec l'ennemi", il est emprisonné à Zürich sur dénonciation, demande alors le statut de prisonnier politique, pour éviter l'extradition, mais est rapidement relâché suite à l'intervention d'un membre du gouvernement helvétique. Il quitte tout de suite la Confédération et se rend à Barcelone en Espagne. Là, de "solides amitiés espagnoles" lui permettent de s'embarquer pour l'Argentine, où il accoste en juillet 1948.

                                   Exerçant 36 petits boulots, il vivote à Buenos Aires, parcourt l'Amérique Latine, se trouve mêlé à la révolution bolivienne et finit par s'établir définitivement à Buenos Aires ; il s'y occupe jusqu'à aujourd'hui d'une agence de publicité.

                                   A partir de ce moment, plus de "praxis" ! Il lui reste la poésie et la réflexion sur le devenir de "son vrai pays" : la Réunion.

                                   En avril 1990, il est invité officiellement à Saint-Denis, dans le cadre du Festival du Livre de l'océan Indien.

                                   Durant son bref séjour, il a accepté de nous recevoir pour parler de son itinéraire : des convictions qui l'animaient, des situations auxquelles il a été confronté, du cheminement peu commun d'un Créole en guerre.

                                   Les pages qui suivent sont, tout simplement, la transcription de notre entretien, enregistré sur une bande magnétique.

                                   Monsieur Azéma en a relu la copie écrite, l'a parfois annotée et a autorisé sa publication le 14 avril 1990.

 

C'est avec beaucoup de reconnaissance que nous le remercions ici de nous avoir si sympathiquement reçu, malgré son emploi du temps serré. Nous remercions également la Direction du Festival du Livre de l'océan Indien qui nous a facilité les contacts et Monsieur Vauthier, Directeur de la Bibliothèque Départementale de la Réunion, qui a mis une salle à notre disposition pour cet entretien.

 

Photo Henri Azéma lors de l'interview(GBG)

                                   Je suis né le 28 décembre 1913 à Saint-Denis, rue Saint-Joseph. mon père était médecin, ma mère sage-femme. J'ai fait mes études au Lycée Leconte de Lisle jusqu'en Première. A ce moment, il y a eu une révolte contre le censeur qui s'appelait Monsieur Jules Palant, le Lycée a été fermé pendant quinze jours et on m'a accusé d'être le meneur de la révolte. On m'a fait porter le chapeau. Le Proviseur, Hippolyte Foucque; a profité des vacances d'été, pour suggérer à mon tuteur et cousin, Auguste Brunet, député de la Réunion, de m'embarquer pour la France.

                                   Je suis donc arrivé un beau matin au Lycée Louis Le Grand à Paris et j'y ai fait ma Philo. J'ai ensuite continué à la Faculté de Droit et assisté , en Sorbonne, pour compléter ma formation, aux cours de Fortunat Strowski, à ceux de Gustave Cohen; sur la littérature médiévale. J'ai achevé ma licence en droit et commencé la préparation d'un doctorat. A ce moment je suis entré comme journaliste, toujours à Paris, à "L'Action Française", le journal de Charles Maurras. Je dois vous dire que j'avais fait mes premières armes à la Fac, en publiant des articles pour "L'Etudiant Français".

 

QUESTION : Comment avez-vous connu l'Action Française ?

                                   J'ai connu l'Action Française déjà à la Réunion, par "un ancien" qui s'appelait Elie Vinson.; Il était notre pion au lycée. Il venait de terminer ses études à Paris et était rentré, malade, à la Réunion, pour y mourir quelques années après. Donc, par lui, je lisais l'Action Française, pourtant j'étais d'une famille républicaine, mon père était un membre important de la Loge "L'Amitié" de Saint-Denis, de plus, radical-socialiste.

                                   Dans ma famille, les préoccupations politiques étaient chose courante, alors lire la prose de Maurras, ses analyses nationalistes, ses idées sur le mouvement des félibres du Languedoc, tout cela m'enthousiasmait. Et puis, sans doute, comme toujours quand on est jeune, je vivais la crise de réaction "anti-père". Mon père étant du côté radical, je me suis "radicalisé" à l'autre extrême. Ensuite, à peine arrivé à Louis Le Grand,; j'ai été contacté par le délégué du Lycée qui m'inscrivit à l'Action Française. Ainsi tout a commencé pour moi.

 

QUESTION : Y avait-il d'autres Réunionnais dans l'entourage de Maurras et de Léon Daudet ?

                                   Je ne me souviens pas d'avoir rencontré d'autres réunionnais. Je crois que j'étais le seul inscrit à ce moment-là.

 

QUESTION : Y avait-il une analyse particulière de la question coloniale à l'Action Française ?

                                   Oui, il y avait même dans le journal une page entière consacrée aux questions coloniales, elle s'appelait "La Page Coloniale";. Cette page était sous la responsabilité de Jean Paillard, et elle venait quelque fois jouxter la revue de Marius et Ary Leblond, qui s'appelait "La Vie".

 

QUESTION : Est-ce qu'on était à ce moment-là à l'Action Française indépendantiste, autonomiste, départementaliste ?

                                   Non ! Les revendications d'indépendance, d'autonomie, n'existaient pas. La Réunion était une de nos colonies, c'est tout. Si vous voulez, officiellement, c'était le reflet de la France, de la France colonisatrice. Ce dogme était tellement bien pris en charge que, par exemple , Raphaël Barquissau, a prononcé à ce moment-là un discours fameux lors d'une distribution des prix au Lycée, en développant le thème de la Réunion, "colonie colonisatrice". Nous étions bien une colonie et il était de notre devoir de "franciser" les autres.

                                   En fait, c'était l'exagération d'un laïcisme qui bâillonnait les cultures régionales, les littératures provençale, basque, d'Armorique, cela au nom de l'égalité et de la fraternité. Il fallait hisser tout le monde à la hauteur de la France et maintenir ce mythe de l'universalité de la langue française. Pour nous, à l'Action Française, c'est dans cette situation que nous estimions avoir perdu nos identités, cette indépendance qui est au fond de nos cultures. C'est l'histoire d'Aubanel, de Mistral, des Félibres. Alors, je me sentais également "déplacé" en France. Je me sentais certes, Français, profondément, mais un Français différent, et j'ai été attiré par l'Action Française. Je cherchais un recours pour affirmer mes racines, pour secouer le joug que l'Abbé Grégoire nous avait imposé à travers l'usage exclusif du Français.

 

QUESTION : Où étiez-vous en 1939 ?

                                   J'étais en France, à Paris surtout.

 

QUESTION : Aviez-vous des contacts avec la Réunion ?

                                   Mes contacts se faisaient par lettres, mais à ce moment-là, une lettre mettait environ trente jours et les informations étaient rares. Mon cousin, le député Brunet, me communiquait parfois les "dernières nouvelles" sur le mouvement syndicaliste au C.F.R., sur les campagnes de "La Démocratie", le journal de Salez, le journal de l'opposition.

 

QUESTION : Quelle a été votre réaction en apprenant l'attaque de la Pologne à l'ouest par les Allemands, à l'est par les Soviétiques ?

                                   Nous avons passé deux époques à l'Action Française.

                                   Une première époque où nous étions bellicistes, c'était au moment où l'Allemagne occupait la Rhénanie, nous demandions d'aller à la guerre immédiatement. En 1934-1935, nous réclamions la mobilisation générale. Le gouvernement Sarraut ne sut faire face à la situation, pour beaucoup de raisons, en particulier parce que les Anglais nous avaient alors lâché en signant les fameux accords navals avec les Allemands.

                                   L'Angleterre était contre la mobilisation et les Etats-Unis n'avaient aucun intérêt à être impliqués dans une guerre. Ils voulaient seulement développer leur théorie de pénétration interne par une vaste campagne qui s'appelait "la croisade des démocraties". Les ambassades U.S. servaient, en Europe, de relais à cette croisade en soutenant de violentes campagnes anti-fascistes, de façon à préparer la sauce pour pouvoir manger économiquement l'Europe.

                                   En 1938-1939, nous sommes devenus pacifistes : "nous ne pouvons faire cette guerre", disions-nous, "car nous allons obligatoirement la perdre". Nous n'étions pas prêts. Il nous manquait du matériel moderne, il nous manquait des avions. La France a demandé aux Américains de lui donner des Curtis, ils ont répondu : Cash and Carry ! Nous disposions certes de chars de combat, mais stratégiquement mal distribués. Nous avions su utiliser les chars dans la guerre 1914-1918, or en 1940, ils étaient affectés à chaque division d'infanterie, ce qui veut dire que nous éparpillions nos forces quand les Allemands, eux, les concentraient. Ils nous ont laminés en six semaines. De plus, en 1939, il y eut la signature du pacte Ribbentrop-Molotov. C'était une opération extraordinairement bien montée puisque les délégations française et anglaise se trouvaient alors à Moscou, en train de discutailler avec les Russes.

                                   Les choses traînaient, quand tout d'un coup survint le communiqué annonçant qu' Hitler et Staline s'étaient mis d'accord pour se partager la Pologne, les Pays Baltes, et rectifier même des frontières en Tchécoslovaquie. Dans ce contexte, nous menions à l'Action Française une campagne pour ne pas participer à la guerre, mais en septembre 1939, quand la guerre éclata, nous dîmes : "puisque ça y est, allons-y !"

 

QUESTION : Aviez-vous une formation militaire avant 1939 ?

                                   Avant 1939, je n'avais pas de formation militaire. Il y avait alors (au Lycée Louis Le Grand), des cours de préparation militaire le vendredi et le samedi, mais moi j'étais Camelot du Roy et j'aimais mieux participer à des combats de rues, à des manifestations. C'est tout à fait dans le goût créole, "coup d'tête", comme on dit chez nous ! De plus cela donnait une bonne condition physique, c'était une manière de brûler notre jeunesse.

                                   Quand arrive la guerre, je suis mobilisé au 23ème régiment d'infanterie coloniale. Je demande à être admis au camp d'Auvours, au cours d'élève officier. Au mois de mars 1940, je sors aspirant d'infanterie coloniale. J'ai fait la guerre dans le 1er régiment d'infanterie coloniale, comme chef de section. J'ai trouvé mon régiment cantonné sur la Chiers, dans les Ardennes, nous avons essuyé plusieurs attaques ou contre-attaques allemandes. Il y a eu des morts, des blessés, des prisonniers.

                                   Une lamentable retraite a commencé. Au mois de juin, nous nous sommes trouvés encerclés par les Allemands et faits prisonniers, d'ailleurs après l'Armistice. Je me suis évadé du camp de prisonniers militaires, car je ne me voyais pas allant pourrir en Allemagne, et en août 1940, j'ai réussi à gagner Paris.

 

QUESTION : Aviez-vous entendu, ou entendu parler, sur le moment, de l'Appel du général de Gaulle; du 18 juin 1940 ?

                                   Je n'en ai pas eu connaissance sur le moment, nous étions alors en pleine retraite. Les officiers supérieurs de la division étaient peut-être informés, mais la troupe, non ! J'ai entendu parler de l'Appel fin juillet 1940. Au mois d'août, je suis rentré chez moi, à Paris, j'habitais rue Victor Considérant, près de la place Denfert-Rochereau. Je peux vous dire qu'à ce moment-là, je me suis posé la question : "Qu'est-ce que je fais ? Je vais à Londres, je ne vais pas à Londres ?" Finalement, je suis resté, faisant confiance au maréchal Pétain, pour sauver ce qui pouvait l'être.

 

QUESTION : Aviez-vous entendu, ou entendu parler d'un "Appel du général de Gaulle aux Français de l'Empire", diffusé par la B.B.C. de Londres le 30 juillet 1940 ?

                                   Non ! Même fin juillet 1940, j'étais encore coupé de la presse et de la radio.

 

QUESTION : Aviez-vous, avant la guerre, des informations sur des tentatives faites en 1937-1938 par la IIIème Internationale, de créer à Madagascar et à la Réunion des cellules communistes ?

                                   Non, je n'ai pas eu connaissance de ce projet. Je sais qu'il y a eu des délégués syndicaux qui sont venus de Métropole juste avant la guerre, et ont commencé à remuer ici.

 

QUESTION : Là, il s'agit de propagandistes venant d’U.R.S.S., qui ont oeuvré à la Réunion en 1937-1938 et ont disparu en 1939. Il y avait un photographe ayant ouvert boutique à Saint-Denis et un linotypiste venant de Lettonie, qui travaillait au journal "Libération" de Chane Tone ?

                                   Je l'apprends, là je ne suis pas au courant !

 

QUESTION : Un autre personnage s'est beaucoup remué à Saint-Denis dans les années 40, c'est le prince Vinh-San. Vous le connaissez ?

                                   Oui, j'ai bien connu la famille impériale. Elle avait été exilée à la Réunion pendant la 1ère Guerre mondiale parce que le père des deux princes présents ici, ne s'était pas suffisamment plié aux positions colonialistes et voulait profiter de la guerre pour défendre son indépendance. On s'est arrangé pour faire une petite révolution de palais et l'envoyer ici avec ses deux fils. Les princes ont beaucoup participé à la vie sociale réunionnaise. Ils étaient bien vus, très fins, distingués, en particulier Vinh-San ; son frère cadet s'appelait Vinh-Sun. Vinh-San était toujours en avance d'une idée, il maintenait d'ailleurs des relations avec son pays natal à travers la colonie asiatique, à travers des gens qui venaient de Canton.

 

QUESTION : Aviez-vous entendu parler, sur le moment, du débarquement des Forces françaises libres à Saint-Denis de la Réunion ?

                                   Au moment du débarquement des Forces françaises libres à la Réunion (novembre 1942), j'étais à Paris, à la Radio de Paris. J'ai appris d'abord l'opération anglaise sur Madagascar (mai 1942). Informé de l'invasion de la Réunion, j'ai fait un éditorial de protestation en m'adressant à mes compatriotes réunionnais. J'y ai rappelé nos "bonnes relations" avec nos amis anglais, en signalant leur visite de ...1810. J'ai donc protesté publiquement à la radio."

 

QUESTION : Comment étiez-vous informé à l'époque ?

                                   Nous avions des câbles et des agences d'information l'agence anglaise Reuter, France Presse, et l'agence allemande D.N.B. C'étaient les sources d'information mises à notre disposition. Les nouvelles étaient ensuite publiées dans les journaux. Sur l'occupation, ou si on veut la libération de la Réunion, je n'avais évidemment pas de détails précis.

 

QUESTION : Une des hantises du gouvernement du général de Gaulle était de voir le gouvernement de Vichy, poussé par les Italiens ou les Allemands, déclencher des mouvements nationalistes dans les colonies. Cette hantise était-elle justifiée ?

                                   Je ne pense pas qu'à Vichy on ait songé provoquer ou aider des mouvements nationalistes dans les colonies. Je peux me référer à ce qui s'est passé en Afrique du Nord. Le maréchal Pétain a délégué, là-bas, Darlan, justement pour conserver l'Afrique du Nord à la France, pour y sauvegarder la légitimité, sa légitimité et non pas la légitimité gaulliste. De là, tous les problèmes qui se sont produits en Afrique du Nord. En ce qui concerne les mouvements d'indépendance en Asie et en Afrique du Nord, je peux vous dire que ce sont, non pas le gouvernement de Pétain ou de Gaulle, mais les Américains qui les ont suscités ou aidés. Leur consul général à Alger, Monsieur Murphy, a versé de l'argent aux nationalistes algériens, pour qu'ils organisent le F.L.N. Tiens, autre chose, quand Roosevelt est allé à Téhéran, il a fait escale au Maroc. De Gaulle représentait alors la France parmi ses alliés, les Américains auraient donc dû demander à de Gaulle l'autorisation d'atterrir. Non seulement cela n'a pas été fait, mais ils se sont installés là comme en terrain conquis. Roosevelt a eu les premiers entretiens avec le sultan du Maroc, sans que de Gaulle soit prévenu. Les rébellions contre la France ont été montées par les services américains, pas étonnant que de Gaulle en ait gardé rancune au gouvernement américain.

 

QUESTION : Etiez-vous, comme l'affirme Marcel Leguen dans son "Histoire de l'île de la Réunion", partisan du national-socialisme en 1940 ?

                                   Non, c'est clair ! Nous étions alors en guerre et je me battais contre les Allemands. Certes, j'avais des opinions non démocratiques, je pressentais une guerre civile à l'échelle européenne, mais il n'était pas question, en 1940, de national-socialisme. J'étais, et nous étions nombreux dans mon cas, à la recherche d'une synthèse idéologique. Juste avant la guerre, deux penseurs m'ont influencé : l'un Belge, Henri De Man, en son livre intitulé "Au-delà du socialisme" et en écho, la réponse de Thierry Maulnier, homme d'Action Française qui venait d'écrire, "Au-delà du nationalisme".

                                   Il y avait donc, en France, à la veille de la guerre, une sorte de recherche qui ne s'est pas arrêtée, pour savoir comment solutionner les problèmes de l'Europe et comment rectifier les politiques décadentes de l'entre-deux-guerres. Le national-socialisme est venu par-dessus comme un accident de parcours, comme cela apparaît aujourd'hui pour le bolchevisme face au menchevisme.

 

QUESTION : Aviez-vous lu "Mein Kampf", avant 1940 ?

                                   Bien sûr, j'avais lu "Mein Kampf", tout le monde l'avait lu à l'époque. C'est un livre éminemment anti-français, qui montre bien qu' Hitler était décidé à la guerre depuis longtemps, mais à la guerre comme instrument de revanche pour le peuple allemand, plus que comme croisade internationale. Par contre, au sein du national-socialisme, il y avait des groupes qui pensaient en révolutionnaire, un peu la réponse antagoniste aux efforts internationalistes de Staline et de son communisme. Je fais ici allusion à la S.A. de Roehm, aux frères Strasser. Hitler a d'ailleurs fait exécuter tous les chefs de la S.A. parce que ceux-ci voulaient créer un état vraiment révolutionnaire dans l'Europe entière. Hitler, lui, a composé avec le capitalisme allemand, il s'est associé avec les potentats de la Ruhr, avec des banquiers, pour faire sa guerre ; ce qui l'intéressait, c'était la revanche de l'Allemagne, la grandeur de l'Allemagne. Alors je ne pouvais être Hitlérien au sens "total" du terme, mais on pouvait croire à l'époque, en une révolution sociale qui rectifierait les erreurs du libéralisme, tout en refusant le marxisme. C'était, si vous voulez, l'idéal qui nous impulsait alors : national et anti-capitaliste.

 

QUESTION : Après l'armistice, où êtes-vous allé Monsieur Azéma, dans la Division Charlemagne ?

                                   Non, je n'ai pas fait partie de la Division Charlemagne. Comme d'habitude en France -c'est l'héritage de nos bons Gaulois-, les militants et leurs chefs, n'arrivaient pas à se mettre d'accord. Le temps de Vercingétorix était revenu. Les batailles de clans faisaient rage à la L.V.F., opposant les militants du M.S.R. (Cagoule) aux membres du P.P.F. de Doriot, aux ex-Croix de Feu de De La Roque, aux Francistes de Bucard, etc. C'était devenu une immense salade dans laquelle tout le monde voulait tirer la couverture à soi. Aussi, j'ai préféré partir chez Degrelle. Degrelle avait créé la Légion Wallone ; lui, je l'avais connu avant la guerre, j'avais fait un reportage sur les Rexistes Belges pour l'Action Française. Je me suis dit : "si je veux aller sur le front de l'est, le mieux, c'est d'y aller avec la Légion Wallonie, cela m'évitera les batailles de clochers que nous vivons en France".

 

QUESTION : Donc, en 1943-44-45, vous êtes sur le front de l'Est ?

                                   Ce n'est qu'en 1944 que je suis allé chez Degrelle, jusque là, je suis resté en France. Je travaillais à Radio Paris, comme rédacteur en chef. Je m'occupais des éditoriaux, des revues de presse, ce qui m'a valu un ennemi puissant : Pierre Laval. Début 1944, j'ai participé à une campagne contre Laval, parce que je n'acceptais pas que ce personnage suspect de la IIIème République, puisse continuer d'être Premier Ministre de la France. J'ai donc préparé un article contre lui pour le journal "Le Pilori", sous le titre "Ah ! Quel malheur d'avoir un gendre !", claire allusion à son gendre franco-américain et à ses relations avec l'ambassadeur des Etats-Unis, l'amiral Léahy. Évidemment on m'a mis au trou. Un rédacteur mouchard de Radio Paris a dérobé mon texte, l'a remis à Laval. La police est venue chez moi, je l'ai très mal reçue et je me suis retrouvé "en caisse" pendant six mois dans une propriété privée aux environs de Paris. Durant ma détention on a fait courir le bruit qu'en voulant m'évader, j'avais été grièvement blessé. Je n'ai pas pu savoir l'origine de cette rumeur, probablement destinée à farder une tranquille exécution. Des amis de J.S.P; ont fait pression où il fallait et Laval a dû me relâcher. Pour moi, Laval a été l'illustration absolue de la corruption du système. Là-dessus, je suis parti chez Degrelle.

 

QUESTION : Quand vous étiez à la Légion Wallonie, y avait-il d'autres Réunionnais avec vous.

                                   Oui, un seul Réunionnais est venu nous rejoindre à la Légion ; il était aussi en Bolivie avec moi. Je l'ai perdu de vue à Tucuman, au moment de la révolution d'Estensorro.

 

QUESTION : Monsieur Azéma, quand vous animiez des émissions de radio, ou que vous écriviez des articles de journaux, vous arrivait-il d'évoquer la Réunion ?

                                   Oh oui ! Je parlais souvent de la Réunion, je trouvais toujours moyen de parler de la Réunion, cela continue du reste. La Réunion est collée à ma peau. J'ai écrit des articles à l'Action Française, j'ai publié des reportages complets à "Je suis partout". La semaine même où Laval m'a fait arrêter, il y avait mon article sur deux pages, intitulé "Bourbon, mon île". J'ai pu me procurer une photocopie de cet article, mais les éditoriaux de Radio Paris sont perdus. J'aimerais bien les avoir pour les relire maintenant et mesurer la relativité des engagements ou la fragilité des commentaires.

 

QUESTION : Juste après la guerre, en mars 1946, l'Assemblée constituante décide à Paris de départementaliser la Réunion. Avez-vous appris cette nouvelle rapidement ?

                                   Non, en 1946, j'étais en Suisse, j'y étais prisonnier alors j'avais d'autres chats à fouetter qu'à m'occuper des affaires du monde.

 

QUESTION : Cette décision vous a-t-elle surpris quand vous l'avez apprise ?

                                   Franchement non ! N'oubliez pas que dès la constitution de 1848, l'Algérie formait déjà trois départements, alors en 1946, cela faisait quatre départements de plus. C'était dans l'esprit de l'époque, dans l'esprit centralisateur, hérité de la Révolution de 1789, donc la départementalisation ne m'a pas paru une mesure tellement neuve. Peut-être était-ce la manière d'aider au développement de la Réunion ? Je ne l'ai pas condamnée à ce moment-là.

 

QUESTION : Départementaliser les vieilles colonies, était-ce une question que l'Action Française ou Vichy se sont aussi posée ?

                                   Non, parce que nous, nous voulions exactement le contraire. Maurras était le théoricien de la décentralisation. Dans la page coloniale de l'Action Française, nous soutenions qu'il fallait implanter des parlements partout : à Hué à Tananarive, à Dakar Il fallait revenir au système de la monarchie, c'est à dire décentraliser, créer des pouvoirs locaux. Curieusement, de Gaulle est tombé vingt trois ans après la guerre sur ce problème de décentralisation. Revenir aux pouvoirs régionaux, c'est revenir à l'Histoire de France, c'est rectifier la Révolution de 1789.

 

QUESTION : La chute de DDDEDDDe Gaulle semble plus liée à sa tentative de modifier le Sénat, qu'au refus de la région ?

                                   Peut-être ? C'est vrai que pour de Gaulle, le Sénat, la Chambre des Députés, cela faisait plutôt partie de la chienlit, il l'a dit plus d'une fois. A mon avis, de Gaulle était cependant un général démocrate, il n'y a pas de doute ! Mais il s'est conduit dans la politique -ce n'est pas une critique, c'est un constat que je dresse- comme un dictateur romain.

 

QUESTION : Monsieur Azéma, quel est votre meilleur souvenir personnel de la guerre ?

                                   Je dois vous dire que c'était tellement triste que je n'ai pas de bons souvenirs. Aucun bon souvenir ! La défaite nous a déchirés, j'étais détruit. Je me souviens que le jour de l'Armistice, j'ai pleuré comme un enfant, comme un enfant. Il faut rappeler qu'à l'Action Française, nous faisions Léon Blum responsable du désastre. Mais ce n'était qu'un argument stratégique, politique et polémique. Le responsable, en réalité, a été le commandement militaire français qui n'a pas été à la hauteur. C'est cela surtout, soyons justes.

 

QUESTION : Et votre plus mauvais souvenir ?

                                   C'est le jour de l'Armistice, le jour où nous avons posé les armes, le jour où la France n'existait plus. Je pense que tout le monde a été comme moi, ce fut un jour de tristesse sans nom.

                                   Je voudrais encore ajouter qu'il m'est pénible de parler de cette époque, mais je ne peux m'échapper. Je n'en tire aucune gloire, je ne renie pas non plus des prises de positions liées à mes convictions ou imposées par l'Histoire. Pensez qu'en 1933 j'avais vingt ans. Simplement, je me dois d'être clair en face de cette jeunesse qui me questionne aujourd'hui et qui veut savoir.

 

Saint-Denis de la Réunion le 3 mars 1990

Entretien enregistré avec Marion MENDIBURU, Christelle NATIO, Olivier GRONDIN, élèves de la 3ème 3 du collège de Saint-Paul, Bernard MAREK et Guy BOURAU-GLISIA.

 

Jean Henri Azéma est décédé à Buenos-Aires le 13 octobre 2000

 

 

 

                       

                        3- Lettre de M. Simon LUCAS, enseignant en 1939

 

En juillet 1990, la classe de 3ème 3 a envoyé à Monsieur Simon Lucas, enseignant retraité du Tampon, un questionnaire-enquête sur la période de la Seconde Guerre mondiale à la Réunion.

 

 

 

Voici les réponses de Monsieur Simon Lucas :

 

                                   Je suis né à l'Etang-Salé les Hauts, le 20 décembre 1903, un dimanche, jour anniversaire de l'abolition de l'esclavage à la Réunion (20 décembre 1848, par Sarda Garriga, commissaire de la 2ème République). Mes parents étaient des paysans assez pauvres. Papa, né Casimir Lucas du Châtelier n'a jamais porté son titre de noblesse, jugeant que ce titre ne pouvait convenir qu'aux riches. Il est né en 1864. Ses ancêtres viennent de Bretagne, de Beunes en particulier. Maman, née en 1861, se nommait Savigny Clélie Tarcile. Ils ont élevé 8 enfants : 5 garçons, dont l'un, Raoul, fut tué aux Dardanelles en mai 1915, et 3 filles.

                                   J'ai terminé mes études à l'Ecole Normale d'instituteurs de Saint-Denis, promotion 21-24, avec au bout le Brevet Supérieur et le diplôme de pédagogie, écrit et pratique. J'ai enseigné depuis octobre 1924.

                                   En 1939-40, j'étais maître de Cours complémentaire à l'école centrale de Saint-Denis et cela de 1935 à, 1947. Les Cours Complémentaires de l'époque sont les collèges d'aujourd'hui. Ils préparaient au Brevet élémentaire et à l'entrée à l'Ecole Normale d'instituteurs.

                                   J'ai terminé ma carrière en 1971, à 68 ans, soit presque 50 années de service, les dernières années comme P.E.G.C.

                                   Je suis donc à la retraite en ce moment, depuis 19 ans

 

QUESTION : Où étiez-vous exactement le 1er septembre 1939, quand la Seconde Guerre mondiale a commencé?

                                   Le 1er septembre 1939, j'étais maître de Cours Complémentaire à L’École Centrale de Saint-Denis, sise rue Félix Guyon. J'y enseignais les mathématiques dans les classes de 5ème, 4ème, 3ème (préparation au Brevet élémentaire et au concours d'admission à l'Ecole Normale d'instituteurs). Ces classes étaient surchargées : 40 à 45 élèves chacune. Je donnais aussi des cours aux élèves de l'école manuelle d'apprentissage et aussi des cours du soir (français et math) aux jeunes mobilisés de la Caserne Lambert. Si bien que lorsqu'on a appris la Déclaration de guerre, vers 7 h du soir le 1er septembre 1939, j'étais en classe à la caserne.

                                   Les jeunes soldats enthousiasmés par cette nouvelle qu'ils attendaient, se levèrent d'un élan unanime, debout, levant les bras en criant : "la pété lo z'affaire !". Ils s'attendaient donc comme beaucoup à la guerre et cette nouvelle les avait comblés de joie.

Simon Lucas

QUESTION : Comment avez-vous appris l'invasion de la Pologne à l'Ouest, par l'Allemagne, à l'Est, par l'U.R.S.S.?

                                   J'ai appris l'invasion de la Pologne par les journaux locaux : "Le Peuple", "Le Progrès" et "La Démocratie", qui, eux-mêmes détenaient cette nouvelle de la station de Câbles de la rue de la Compagnie.

                                   La Réunion ne possédait pas encore de radio-diffusion efficace et c'est uniquement cette station de câbles qui donnait les nouvelles de l'extérieur.

                                   Hitler envahit la Pologne, brutalement, bien qu'il eût déclaré solennellement, quelques jours auparavant, de ne point devoir le faire. La Russie soviétique le fit après lui, afin de contrecarrer, après un accord signé avec le Führer, les velléités de ce dernier d'annexer toute la Pologne.

 

QUESTION : Est-ce que l'on sentait aussi à la Réunion en 1938, début 1939, qu'une guerre allait éclater en Europe?

                                   A la Réunion, tous ceux qui suivaient avec attention les événements en Europe, depuis la parution de "Mein Kampf", depuis surtout l'armement intensif de l'Allemagne nazie avec les "panzer-divisions", s'attendaient à une guerre en Europe. Mais sa déclaration, aussi rapide, surprit beaucoup de Réunionnais qui avaient foi en l'armée française, bien que celle-ci ne fût pas modernisée en "chars d'assaut", comme le voulait le général de Gaulle depuis 1936.

 

QUESTION : Est-ce que, selon vous, les Réunionnais en général étaient informés de la situation politique en Europe : Munich, Couloir de Dantzig, etc.

                                   Certains Réunionnais, les intellectuels surtout, étaient informés de la situation politique en Europe. En 1938, après la chute du Front Populaire, ils avaient assisté,-surtout les Ligueurs de la section de Saint-Denis et la Gauche réunionnaise-, à une certaine décadence de la politique française, dont le gouvernement signa des traités déshonorants comme Munich, Burgos, Vienne et assista passivement à la réoccupation des provinces rhénanes, à la dénonciation unilatérale du Pacte de Locarno, à l'anéantissement de l'Autriche, au problème du couloir de Dantzig, au démantèlement puis à l'écrasement de la Tchécoslovaquie, à l'annexion de Mémel, etc.

                                   Les journaux de la capitale publiaient toutes ces nouvelles venant surtout de la station de câbles et beaucoup moins de la station de T.S.F. du Barachois.

 

QUESTION : Avez-vous été mobilisé en 39, 40 ou 41 ?

                                   Je n'ai pas été mobilisé en 1939, ni en 1940, ni en 1941. J'ai été reconnu bon pour le service au conseil de révision de 1940. J'avais alors 36 ans et 3 enfants à charge. La guerre, déclarée depuis septembre 1939 n'avait pas été très chaude en France jusqu'en mai 1940. C'était l'époque de "la drôle de guerre", pendant laquelle les soldats français et anglais chantaient dans leurs campements, attendant un ennemi qui ne venait pas. Peu de soldats réunionnais furent mobilisés. Et ceux qui le furent n'eurent pas le temps de se battre avant l'armistice de juin 1940.

 

QUESTION : Avez-vous entendu, ou entendu parler à ce moment là, de l'Appel du général de Gaulle du 18 juin 1940?

                                   Le soir du 18 juin 1940, j'étais chez mon frère ( Lucas Evenor, ancien maire de Saint-Paul), qui habitait au bout de le rue Pasteur, non loin du Boulevard Lancastel et j'ai entendu tout l'appel du général de Gaulle, diffusé de Londres par la B.B.C., grâce à un petit poste de T.S.F. que possédait mon frangin. A cette époque, on pouvait encore écouter la B.B.C. Plus tard, cette écoute de la B.B.C. fut rigoureusement interdite par les chefs pétainistes de la Réunion.

 

QUESTION : Connaissez-vous des gens, qui, dès juin 1940 ont entendu à la Réunion l'Appel du général de Gaulle?

                                   L'appel du général de Gaulle fut diffusé par la B.B.C. en plusieurs fois et beaucoup de Réunionnais l'ont entendu. Dans les quartiers de l'île bien moins qu'à Saint-Denis cependant : les postes de radio n'étaient pas nombreux en 1940. La T.S.F. du Barachois, encore balbutiante, ne diffusa pas cet appel.

 

QUESTION : Avez-vous entendu ou entendu parler d'un "Appel du général de Gaulle aux Français de l'Empire", diffusé par la B.B.C., de Londres, le 30 juillet 1940?

                                   Je n'ai pas entendu le second appel du général de Gaulle, concernant les Français des colonies. Je ne possédais pas de poste de radio à la maison et j'étais déjà surveillé par la police du gouverneur Aubert, surtout dans mes sorties la nuit, inhérentes à mes activités extra-scolaires : Ligue des Droits de l'Homme, Franc Maçonnerie, syndicalisme, journalisme, etc.

 

QUESTION :  Au moment où on a connu à la Réunion la nouvelle de l'armistice de juin 1940, la Ligue des Droits de l'Homme s'est-elle prononcée sur cette décision du maréchal  Pétain?

                                   Quand Pétain prit le pouvoir en France, j'ai sincèrement pensé qu'un si illustre soldat, héros de Verdun en 1916, serait une bonne chose pour l'armée française, mais je fus vite déçu, lorsque, avec la prétention de sauver les Français, il les trahit en signant un armistice déshonorant et honteux avec le pire ennemi de la Patrie, Hitler.

                                   De héros légendaire, Pétain devint ainsi un traître pour moi et pour beaucoup de Réunionnais, surtout quand on a appris que cet armistice dégradant fut signé obligatoirement à Rethondes, presque dans le même wagon historique de chemin de fer où, le 11 novembre 1918, fut paraphé la capitulation de l'Allemagne. Tous les hommes de gauche de la Réunion : communistes, socialistes, ligueurs, francs-maçons furent outrés et découragés par cette décision du maréchal Pétain : livrer sans combattre, honteusement, le territoire français à l'occupant nazi, quelle déchéance ! De ce jour, la Réunion fut séparée en deux camps presque ennemis : d'un côté les Pétainistes qui suivaient le gouverneur Aubert, de l'autre les Gaullistes, plus nombreux, mais sans pouvoir et qui n'agissaient que dans la clandestinité. Les Ligueurs et les francs-maçons condamnèrent ce honteux armistice et une motion fut remise au gouverneur Aubert.

 

QUESTION : Pourquoi les hommes politiques de "Gauche" de l'époque, Raymond Vergès, Léon de Lépervanche, Raymond Mondon, Auguste Brunet, Lucien Gasparin, n'ont-ils pas créé des organisations de résistance à l'administration locale avant novembre 1942?

                                   La Droite réunionnaise était pour Pétain. La Gauche pour de Gaulle. Cette différence se faisait sentir surtout à Saint-Denis et au Port. Brunet et Gasparin, députés de Droite avant "le Gouvernement de l'Etat français" proclamé par Pétain en mettant fin à la Troisième République, restèrent dans l'ombre et on n'en parla plus. Il semble qu'ils furent pour Pétain.

                                   Raymond Vergès, De Lépervanche, Roufli, Hinglo, Revest, Vinh-San, Salez, Benjamin Hoarau, Hoarau André, Agénor du Tremblay, Antoine Narassiguin, les frères Lucas, les Le Toullec, les Ligueurs, les francs-maçons, les Socialistes de la section S.F.I.O. de Saint-Denis, tout ce monde de Gauche ne pouvait vraiment pas organiser au grand jour un semblant de résistance.

                                   Macé fut chef de la "Garde du maréchal", Salaun chef de la Police de Saint-Denis. Ces deux pires pétainistes s'associèrent pour mater la population gaulliste de la Capitale, pour la surveiller étroitement et la punir si elle montrait une quelconque action contre le "régime de Vichy". Pour cette population, seule l'action clandestine était possible. Ainsi, la Ligue des Droits de l'Homme, la "Loge l'Amitié", la section S.F.I.O., furent mises en sommeil et ne se réunirent plus".

 

QUESTION : Avez-vous personnellement subi des brimades, des contraintes de la part du gouvernement de Vichy, représenté ici par le gouverneur Aubert?

                                   Quant à moi, Secrétaire de la Ligue des Droits de l'Homme depuis 1935, officier franc-maçon depuis 1939, syndicaliste actif, journaliste attaché à "La Démocratie", seul journal de gauche de l'époque, je fus mis à la retraite d'office par une décision sans appel le 25 janvier 1942.

                                   Cette mise à la retraite brutale fut pour moi une catastrophe familiale, car j'avais femme et 4 enfants. Je ne pouvais plus vivre avec une pension de 2350 francs par trimestre, alors qu'en activité je touchais 3000 francs par mois. J'étais dans un loyer de 600 francs mensuels. Je fus donc obligé de travailler autrement, car je ne voulais ni ne pouvais quitter Saint-Denis pour les quartiers où la vie aurait été plus facile, cela à cause de mes activités clandestines en faveur de De Gaulle : je ne voulais pas être un lâcheur. Je me fis donc "paysan-jardinier et vendeur de légumes". Je n'avais pas de poils dans la main. L'année 1942 fut terrible pour ma famille et pour moi. Elle fut l'une des causes de la mort de ma première femme. Mais la vie matérielle fut réglée tant soit peu. La vie clandestine fut moins facile.

                                   Jour et nuit, j'étais pisté par la police en civil de Salaun. La nuit, j'avais un policier tapi contre le garage qui forme l'angle de ma maison, au coin des rues Juliette Dodu et Four à Chaux (ce garage existe toujours, je crois). Le jour, policiers et gendarmes, tour à tour venaient jusqu'à mon jardin du Butor, me suivaient jusqu'au "Petit Marché" où je venais placer mes légumes. Le centre de police recevait souvent des lettres anonymes contre moi (c'est un ami ligueur : "Déby", un policier de la Sûreté, qui me prévenait, en me disant à chaque fois : "Lucas, fais attention, on te surveille de près").

                                   N'empêche que mon tempérament de lutteur obstiné ne pouvait me permettre de capituler en diminuant mes activités clandestines, surtout celles de nuit, de 1941 à novembre 1942. Ma principale activité nocturne fut mon association avec le Prince Vinh-San (chef annamite déporté à la Réunion lorsque la France établit son protectorat sur l'Annam, gaulliste dévoué et actif et qui était devenu mon ami depuis 1936, ligueur, franc-maçon, homme de gauche.)

 

Photo du Prince Vinh-San (Le Mémorial)

 

 

                                   Vinh-San possédait un petit poste émetteur-récepteur de T.S.F., qu'il avait presque construit lui-même. Avec ce poste, lui et moi, à partir de la mi 1941, nous touchions, la nuit, après minuit généralement, les bateaux anglais et français qui croisaient entre Madagascar, la Réunion et Maurice. C'est ainsi que nous avions contacté le "Léopard" (contre-torpilleur des Forces françaises libres) dans la nuit du 26 novembre 1942 et appris que les français libres devaient débarquer à la Réunion.

                                   Nous leur avions indiqué l'endroit le plus sûr de la plage pour que ce débarquement fût sans résistance et sans heurts : à l'Est du Cimetière de l'Est, après la rivière du Butor. C'est là que le 28 novembre à l'aube accostèrent les premiers marins du "Léopard". Vinh-San et moi, nous avions travaillé d'abord, et ce jusqu'au début 1942 au bout de l'ancien pont du Barachois, aujourd'hui disparu et qui s'avançait à plus de  100 mètres dans l'océan, en face du monument Roland Garros.

                                   Mais, vers avril 1942, la surveillance policière devint de plus en plus serrée, surtout la mienne : nous dûmes alors décamper. Après beaucoup de recherche et de réflexion, nous décidâmes d'aller émettre dans mon jardin du Butor, sur un gros manguier face à l'océan.

                                   Ce jardin était assez éloigné de toute habitation et quasi solitaire. Nous travaillâmes ainsi jusqu'au 26 novembre 1942

                                   Nous contactâmes en plusieurs fois le "Léopard", 2 ou 3 fois par semaine et il nous donnait les vraies nouvelles de la guerre dans le monde.

                                   Nos plus grands ennemis furent : le gouverneur Aubert, son chef de cabinet Pillet, Gabriel Macé, chef de la Garde du maréchal et Salaun de K/ Marcal, chef de la police. Certes ces quatre là soupçonnaient l'existence d'un poste émetteur-récepteur et ils croyaient fermement que c'était moi qui le détenais. C'est pourquoi leur police ne me quittait pas d'un pas. Pour eux, j'étais l'ennemi n° 1, l'adversaire gaulliste le plus indésirable et le plus dangereux. S'ils nous avaient découverts, Vinh-San aurait certainement été fusillé, comme traître à l'hospitalité française ; et moi ? emprisonné pour longtemps ! Rivière, le secrétaire général du Gouvernement, fut un dirigeant tout à fait effacé et sans activité pétainiste notoire.

 

QUESTION : Connaissez-vous des personnes qui en ont subi?

                                   D'autres instituteurs furent aussi brimés en 1942. Le même jour que moi : André Hoarau, directeur d'école ; quelques mois après : Lebon Henri, directeur d'école, tous deux ligueurs et officiers francs-maçons. Un troisième, directeur d'école à Bras-Panon : Narassiguin Antoine, un malabar, qui fut révoqué pour désobéissance aux nouvelles lois religieuses anti-laïques du gouvernement de Vichy.

 

QUESTION : Savez-vous ce que sont devenus le gouverneur Aubert, le secrétaire général du gouvernement Rivière, le chef de la propagande  J.-J. Pillet?

                                   Le 28 novembre 1942, quand le gouverneur Capagorry se présenta à l'Hôtel du Gouvernement, il ne trouva ni Aubert , ni Pillet. Aubert avait fui Saint-Denis par peur d'un débarquement des Anglais. Il s'était réfugié là-haut, dans le cirque de Salazie, dans sa villa d'Hell-Bourg, dans un lieu facile à défendre et où il aurait pu résister longtemps. Pillet, lui, était à la Montagne Saint-Denis, où il surveillait à la longue vue l'horizon marin face à la capitale. Quand il aperçut un bateau, en face du Barachois, il pensa à un débarquement anglais. Il descendit à toute vitesse les rampes de la Montagne et prit la route pour se rendre à Hell-Bourg. Mais il fut arrêté à Sainte-Suzanne et ramené à Saint-Denis par les gaullistes.

                                   Le gouverneur Aubert, quand il sut par téléphone, du gouverneur Capagorry que les Anglais qu'il attendait étaient des Français, refusa tout contact avec le nouveau chef de la colonie, qui, de plus, lui intima l'ordre de capituler et de rentrer à Saint-Denis. De nombreux coups de téléphone furent échangés vainement. Une délégation composée de pétainistes notoires et importants de la capitale, dont Monseigneur Cléret de Langavant, évêque du diocèse, alla le contacter à Hell-Bourg. Rien n'y fit. Trois jours durant il demeura sur ses positions malgré le téléphone qui marchait sans arrêt jour et nuit. Il a fallu que le commandant du "Léopard", Richard, menaçât de bombarder les usines à sucre, notamment celle du Gol à Saint-Louis et qui appartenait à Rieul Dupuis, son grand ami pétainiste, pour qu'enfin il consentît à rentrer à Saint-Denis, se soumettant, par conséquent.

                                   On ne fit pas grand cas de lui et quelques jours après, une vedette du Léopard le prit et l'emmena à bord. Il n'a plus donné signe de vie depuis, du moins pas avant la fin de la guerre. Quand à son chef de cabinet, le "délicieux Pillet", la foule menaçait de le lyncher et il fut conduit de nuit au Port de la Pointe des Galets dans un fourgon fermé et embarqué, ni vu, ni connu, sur un bateau en partance. Il avait tellement fait de mal aux gaullistes de Saint-Denis et du Port, que ceux-ci l'auraient lynché avec plaisir.

 

QUESTION : Au moment du débarquement du Léopard à la Réunion, y avait-il, ici aussi, des risques sérieux de guerre civile?

                                   Quand les F.F.L. débarquèrent au Barachois, vers 6 h du matin, le 28 novembre, la ville fut réveillée par 4 coups de canon. Mais depuis l'aube, d'autres marins du Léopard avaient accosté leurs pneumatiques sur la plage du Butor, à l'endroit même que Vinh-San et moi leur avions indiqué la veille.

                                   De là, avant le lever du jour, ils s'éparpillèrent dans la capitale encore endormie et s'emparèrent successivement de la gare, de la station de câbles de la rue de la Compagnie, de l'Hôtel de ville, de l'Hôtel des postes, de la station T.S.F. du Barachois, de l'Hôtel du Gouvernement, du Centre de police, paralysant ainsi toute la machine administrative de l'île.

                                   Ce travail effectué dans le plus grand silence, ils lancèrent une fusée de la place du Barachois, afin d'avertir le Léopard. Vers 6 h, plusieurs pneumatiques touchèrent la place face à l'Hôtel du Gouvernement. En descendirent : le gouverneur Capagorry, le commandant Richard, des officiers dont le lieutenant Moreau, des marins armés. Une foule peu dense d'abord les accueillit, gaullistes et pétainistes mélangés, venus se rendre compte, en curieux, de ce qui se passait.

                                   Je fus l'un des premiers à arriver sur la place, puisque j'habitais tout près et que j'attendais leur venue depuis la veille au soir grâce au récepteur de mon ami Vinh-San. Je me présentai aux officiers et aux marins et je fis la connaissance du lieutenant Moreau. Ces Français libres, pour moi, arrivaient en libérateurs, car j'avais l'espoir qu'ils m'apporteraient la fin d'un affreux cauchemar : celui de ma mise à la retraite et de ma vie dangereuse de gaulliste actif clandestin.

                                   Le risque d'une guerre civile n'existait pas. Les gaullistes, même ceux touchés par les "saloperies pétainistes", ne cherchèrent pas à se venger. Et puis les partisans de Pétain firent les morts. Le 28 novembre 1942 au matin, jusqu'à 9 heures, Gabriel Macé lui-même (chef de la Garde du maréchal) dormait, ou plutôt faisait semblant de dormir chez lui. De jeunes gaullistes allèrent le chercher et, à coups de pied dans le derrière, ils l'emmenèrent au Gouvernement. Une foule l'entoura et voulut le lyncher. Il dut son salut à Maxime Vallon Hoarau, un notaire comme lui, mais ardent gaulliste, qui lui permit de fuir la foule et de s'échapper en passant par les écuries de l'Hôtel du Gouvernement.

                                   Dans le reste du pays, tout se passa calmement.

                                   Les maires pétainistes, non pas élus, mais nommés et mis en place par le gouverneur Aubert, tels Armand Barrau à Saint-Denis, Evenor Lallemand au Tampon, etc., se rallièrent forcément et hypocritement au nouveau chef de la colonie.

 

QUESTION : Après l'installation du gouverneur Capagorry, a-t-on senti un changement dans la vie de l'île?

                                   Le gouverneur Capagorry et son entourage se mirent aussitôt au travail. Capagorry redressa quelque peu les erreurs et les abus commis par son prédécesseur. Il n'usa pas de représailles, ni envers les maires nommés, ni envers tous ceux qui avaient soutenu et aidé Aubert et Pillet. Macé et Salaun firent le mort. Plus de "Garde du maréchal", plus de police partisane.

                                   Après quelques mois, la vie à Saint-Denis redevint normale. Mes amis retraités d'office ou révoqués et moi-même, reçûmes l'assurance d'une réintégration prochaine. Mais les instituteurs victimes ne retrouvèrent leur activité qu'en mars 1943. Le poste émetteur-récepteur cessa d'être clandestin. On put écouter librement la B.B.C., seule radio qui pouvait donner des nouvelles exactes de la guerre mondiale. Moi-même, je renouais avec mes activités scolaires et extra-scolaires et je retrouvais mon poste de maître de Cours Complémentaire, en même temps que mon titre de délégué au Conseil de l'Enseignement et au Conseil de Réforme. La Ligue des Droits de l'Homme et la "Loge l'Amitié", touchées à mort par Aubert, reprirent lentement leur liberté.

                                   La vie matérielle dans l'île ne changea guère, vu le manque de ravitaillement en denrées alimentaires et en tissus. Le rationnement par tickets dura même longtemps après la fin de la guerre. En 1947, lors de mon remariage, je n'ai eu droit, comme trousseau pour ma femme, qu'à 8 mètres de tissus. Dans les quartiers, les femmes ingénieuses tissaient elles-mêmes des vêtements en fibres d'aloès pour leurs enfants et pour elles. Les ventes à la queue se faisaient partout, surtout pour les denrées de première nécessité : riz, maïs, matières grasses, pétrole, bougies, tissus, matériaux de construction., etc.

 

QUESTION : Y a t-il eu des procès, une épuration?

                                   Il n'y a pas eu de procès ni d'épuration. La guerre n'était pas finie et le gouvernement de Vichy était encore en place en France. Les gaullistes de la Réunion ne cherchèrent pas à se venger des injustices et des misères que leur avait valu la domination exécrable des partisans de Pétain.

 

M. Simon Lucas est décédé au Tampon, le 8 décembre 1992, à l'âge de 89 ans.

 

 

 

                        4 - Note de M Emile HUGOT, commandant la batterie du Port

 

Monsieur Emile Hugot, 82 ans, est une éminente personnalité des mondes industriel, scientifique et littéraire réunionnais, il est même connu au-delà de nos frontières pour ses remarquables travaux sur la canne à sucre.

Fils d’ Anatole Hugot, conseiller privé de tous les gouverneurs de la Réunion de 1900 à juin 1939, Emile Hugot a décroché, à Paris, un peu avant la guerre, un diplôme d’Ingénieur des Arts et Manufactures et fait six mois de formation à l’Ecole d’Artillerie de Poitiers. Il remplit ensuite ses obligations militaires en Algérie et revient s’établir à la Réunion quelques mois avant la déclaration de guerre. Il est donc tout jeune lieutenant réserviste quand le gouverneur Aubert lui confie, en septembre 1939, le soin d’organiser la défense du “poumon de l’île”, le port de la Pointe des Galets.

Dans une note de 4 pages, dactylographiées par lui-même, Monsieur Hugot nous a remis en avril 1990, les principaux souvenirs qu’il conserve de sa participation à la 2ème Guerre mondiale.

                                  

                                                                                                        Photo d'Emile Hugot à Blida

 

Lorsque la guerre a été déclarée, j'ai été volontaire pour le front et mobilisé dès le 1er jour. J'ai aidé à la mobilisation au centre qui avait été réquisitionné dans ce but : l'Ecole centrale de Saint-Denis de la rue Félix Guyon. Le Commandement militaire, au lieu de m'envoyer en France, n'ayant sur place aucun officier d'artillerie, a décidé de créer une batterie de côte à la Pointe des Galets et m'a désigné, malgré mon grade de lieutenant, comme commandant de l'Artillerie de la Réunion. On m'a dit :"Vous êtes officier d'artillerie et ingénieur, nous vous chargeons du commandement de cette batterie de côte et de sa construction".

J'ai donc eu à construire la batterie avec l'aide du Service des travaux publics. Le commandement avait déniché, je ne sais où, 2 vieilles pièces de 90. Ma batterie a consisté en deux emplacements de pièces bétonnés, réunis par un grand couloir, avec à l'un des bouts, un magasin pour le stockage des obus.

J'avais une quinzaine d'hommes sous mes ordres, certains assez peu instruits. Je pus cependant désigner 2 chefs de pièces.

J'organisais l'instruction et l'entraînement, aidé par un sous-officier capable que l'on me procura. Je transformais également l'une des voitures du chemin de fer en voiture blindée, et j'installais un poste d'observation sur le sommet du Piton Saint-Paul. Quand mes deux pièces, avec pointeur et tireur, furent formées, je pus organiser des marches d'entraînement à l'intérieur de l'île .

                                   Lorsque la France fut envahie et dans les jours qui précédèrent et suivirent l'armistice, le gouverneur Aubert réunit les autorités civiles et militaires et exposa la situation.

Il s'agissait de prendre une décision. J'avais parlé dans un sens favorable à la proposition de Churchill. Je n'avais pas été le seul. Mais le gouverneur avait répondu : "je ne porte pas une vareuse rouge" et il avait décidé de suivre le maréchal Pétain et le Gouvernement de Vichy.

De ce fait l'île était sous blocus total. Occupé à la Pointe des Galets, je n'ai pu suivre que d'assez loin la vie de tous les jours, les privations, le remplacement du riz par le maïs, l'absence de tissus et de vêtements. J'avais pu cependant passer quelquefois à mon bureau civil et pris des mesures pour remplacer la canne par le maïs, le manioc et le ricin. J'ai pu apercevoir dans les rues de Saint-Denis des gens vêtus de raphia.

                                   Le 28 novembre 1942, je reçus vers 5 h du matin un coup de téléphone m'annonçant qu'un navire de guerre était en rade de Saint-Denis. Peu après, on me signalait que c'était un navire français. Il débarquait peu après des troupes qui venaient sur Saint-Denis et entraient en contact avec le gouvernement.

Dans le cours de la matinée, l'ingénieur en chef des travaux publics, M. Décugis, était venu avec l'un des officiers de marine du "Léopard" dans l'intention d'intervenir auprès de moi pour éviter qu'il y ait des victimes. C'était inutile, car je n'avais aucune intention de tirer sur des Français. Vers 15 h, ils tombèrent sur un barrage installé par l'Infanterie au 13ème km de la Montagne, n'entendirent pas ou ne comprirent pas les sommations. Un des fantassins tira et Décugis fut tué. C'était un bon ami à moi.

                                   Dans le but probable d'intimider la batterie de côte dont il connaissait certainement l'existence, le "Léopard", car c'était lui, m'expédia des obus de 150 mm, réglés fusant, qui ne firent pas grand mal. Je tins simplement mes hommes sous béton. Il y eut cependant une vieille femme de tuée.

Pendant ce bombardement, je reçus un coup de téléphone de la gendarmerie me disant qu'elle était assiégée par un groupe et me demandant de venir à l'aide. Je pris 8 hommes et laissai les autres aux pièces avec le sous-officier. Les obus éclataient au-dessus de la darse Nord. Je traversai l'avenue Pierre Sémard suivi de mes hommes.

Un commando communiste tenait conseil en la mairie. Les communistes avaient renversé des wagons sur la voie là où elle traverse l'avenue Sémard. Postés derrière ces wagons, ils tirèrent sur moi et je reçus une balle qui me jeta par terre. Elle passa à 2 cm de l'aorte et me coupa le plexus brachial gauche. Je perdis pas mal de sang, mais pus ramener ma petite troupe au campement.

Lors du tir, l'un de mes hommes avait riposté et la balle atteignit et tua un vis-à-vis."

                                   Je me rendis avec mes hommes au wagon blindé.

C'est là qu'un jeune officier de marine me trouva et me proposa de me mener à bord du Léopard où le médecin s'occuperait de ma blessure. Ce qui fut fait. Mais il n'y avait à bord ni iode ni mercurochrome. Le toubib, très gentil, fit de son mieux... Le commandant Evenou et tous les officiers du Léopard furent très gentils. Le commandant m'expliqua que sa mission consistait simplement à parcourir les océans à la recherche de sous-marins ennemis et que dans ces conditions, il me mènerait n'importe où je pourrais être soigné.

Il me mena d'abord à Mombassa, puis à Durban, tous ces déplacements se faisaient à 32 nœuds, à cause des sous-marins, qui étaient surveillés au sonar 24 heures sur 24.

                                   A Durban, la Santé militaire m'envoya au "Cottestloe Hospital", l'hôpital des mines d'or, alors réquisitionné et qui recevait des blessés de Tripolitaine. J'eus de très sympathiques camarades sud-africains, écossais ou anglais. On y attendait un grand chirurgien des nerfs anglais, le professeur Seddon, mais un jour on est venu nous annoncer que le bateau sur lequel il se trouvait, le "Queen Elisabeth", avait été coulé par un sous-marin. Me voilà donc parti vers l'Angleterre, dans un convoi de 127 navires protégés par trois frégates et un Sunderland.

Nous fûmes attaqués trois fois par sous-marin, nos frégates réussirent à en couler un, mais les deux autres s'échappèrent. Nous fîmes escale à Windhoek et à Freetown. Dans ce dernier port, nous embarquâmes des officiers de marine marchande pétrolière anglais, qui venaient d'être coulés par sous-marin et en avaient été profondément traumatisés. Ils avaient vu des flammes sortir en jets de dix mètres des hublots des cabines où dormaient leurs camarades et ne cessaient de raconter leur histoire...

 

Monsieur Emile Hugot est décédé à Saint-Denis de La Réunion le 7 août 1993.

 

                        5 - Lettre de l’amiral RICHARD- EVENOU à propos du ralliement de la Réunion à la France libre

 

Jules EVENOU (Pleguien, Côtes du Nord 12 juillet 1908-Asnières sur Seine, 2 novembre 2002)

Après de solides études secondaires, un passage par Mathématiques Spéciales à Rouen, Jules EVENOU entre à l'Ecole Navale de Brest en 1927. A sa sortie de l'Ecole, il est affecté comme Enseigne de Vaisseau puis comme Lieutenant sur divers bâtiments de la Royale.

Il gagne l'Angleterre dès juillet 1940 et s'engage dans les Forces Navales Françaises Libres sous le pseudonyme de Jacques Richard. Il se voit alors confier le commandement du contre-torpilleur "Le Léopard", affecté à la protection des convois alliés dans l'Atlantique Nord. En 1941 Jules Evenou est promu Capitaine de Corvette, ensuite Chef d'Etat-major des F.N.F.L. En juin 1942, le Général De Gaulle lui confie la mission de rallier La Réunion à la France Libre. Le succès de cette mission, en novembre 1942, lui confère les titres de Compagnon de la Libération et de Citoyen d'Honneur de la Ville de Saint-Denis.

Après la guerre, Jules EVENOU commande la marine de Madagascar. En 1967, il est nommé Inspecteur Général, membre du Conseil Supérieur de la marine et reçoit le grade d'Amiral. L'Amiral EVENOU est revenu passer quelques jours à La Réunion en novembre 1992, pour participer au titre d'invité officiel, aux cérémonies du cinquantenaire du ralliement de La Réunion à la France Libre. Il est décédé à Paris le 2 novembre 2002.

                                  

 

Le commandant Richard, devenu Amiral Evenou

 

 

 

Le Léopard quitta son port d'attache de Greenock en Ecosse le 10 juillet 1942. Il faisait partie de l'escorte d'un convoi vers Gibraltar et Freetown (Sierra Léone). Après une escale à Douala (Cameroun), il s'arrêta à Pointe Noire (Congo français) pour y embarquer le gouverneur Capagorry qui était officiellement désigné pour effectuer une mission d'inspection en Nouvelle Calédonie où le Léopard devait le transporter après un court séjour à Capetown et Simunstown en Afrique du Sud.

                                   Dans ce dernier port, nous devions attendre l'arrivée de deux escorteurs de la France libre le "Commandant Duboc" et "La Moqueuse".

                                   Ce n'est qu'à la mi-novembre que le Duboc nous rejoignit et quelques jours plus tard un grave incendie dans la salle des machines le mit hors d'état de naviguer pour au moins six mois. Je décidai donc de partir seul vers l'île Maurice et d'effectuer avec le seul Léopard l'opération qui m'avait été confiée : le ralliement de la Réunion à la France libre.

                                   A Maurice où je devais ravitailler pour la traversée vers l'Australie et la Nouvelle Calédonie, je pris contact avec le consul de France M. Hector Patureau a qui je révélai la mission dont j'étais chargé et conformément à mes instructions, je lui demandai de chercher quelques Mauriciens francophones connaissant la Réunion.

Le ravitaillement touchant à sa fin, je réunis mon état-major ainsi que M. Capagorry et je leur révélai la vérité sur la mission qui nous était confiée, puis je leur donnai les instructions que j'avais préparées pour chacun des officiers désignés pour le commandement des six groupes de marins qui devaient simultanément conquérir et défendre au besoin, les points sensibles importants de la capitale de l'île Bourbon.

Le ravitaillement en mazout terminé, il ne manquait plus que les guides promis par M. Patureau. A 22 h 30 ce dernier revint à bord, m'avoua que tous les prétendus volontaires avaient flanché et me proposa de les remplacer ce que j'acceptai immédiatement.

A 23 h le Léopard appareilla et sitôt sorti du port, fit route à l'ouest à une vitesse de 30 nœuds.

                                   A 2 h du matin, j'adressai un message à l'amiral Somerville, commandant en chef britannique pour l'océan Indien dont l'état-major était à Mombassa (Kenya). Par ce signal je l'avertissais du changement de programme survenu et de mon intention de rallier la Réunion à la France libre.

C'était pour lui une surprise totale comme il me le confirma quelques jours après de vive voix et il me répondit à 2h 45 par le télégramme "STOP THAT NONSENSE"

                                   Bien entendu je n'en tins pas compte et à 3 h 15 nous arrivâmes à 4 milles de l'île. Je fis réduire la vitesse à 8 nœuds et fit stopper à 500 mètres de la pointe du cimetière.

Je fis mettre à l'eau 2 pirogues achetées à Maurice qui firent route à la pagaie vers la terre et débarquèrent un second maître radio, un timonier et deux matelots dont la mission était de reconnaître le terrain et de me prévenir s'ils trouvaient des postes de garde.

A 4 h 30 le timonier me signala

1° qu'il n'y avait pas de troupes à Saint-Denis.

2° qu'il n'y avait aucun poste de garde.

                                   Le débarquement commença immédiatement à 4 h 30.

La première vague comprenait 3 officiers et 40 fusiliers marins, fut transportée rapidement au débarcadère du Barachois.

La seconde vague groupant 40 marins des spécialités de canonniers, de fourriers, de timoniers et de mécaniciens, débarqua à son tour menée par quatre officiers.

A 5 h tout était terminé et chacun des six groupes commandés par un officier, partit vers l'objectif qui lui avait été désigné.

Le Léopard stoppé restait paré à intervenir en cas de difficultés imprévues.

A 5 h 35 le capitaine de corvette Barraquin qui commandait l'ensemble des troupes, me rendait compte par signal optique que tous les objectifs désignés étaient entre nos mains.

C'étaient :         1° Le Palais du gouverneur

                        2° La gendarmerie où les 200 gendarmes étaient désarmés (armes saisies par nos partisans)

                        3° Le poste de "Radio la Réunion"

                        4° La banque

                        5° La gare dont les rails avaient été démontés jusqu'à la sortie du tunnel.

                                   De plus tous les accès à Saint-Denis étaient solidement gardés. Il s'agissait de la route de l'ouest, de la route de l'est et du tunnel de chemin de fer.

Je fus informé que toutes les troupes de l'île s'étaient retirées sur Hell-Bourg où le gouverneur s'était retranché avec la plus grande partie de ses subordonnés civils et militaires et un grand nombre des notables de l'île.

Le commandant d'armes, le chef de bataillon d 'Artignan et ses 400 hommes étaient aussi à Hell-Bourg à l'exception de quelques petits postes jalonnant la route de Hell-Bourg  à Saint-Denis.

Le pont de l'Escalier qui commandait la route de Hell-Bourg, était strictement tenu par un groupe renforcé.

J'appris également qu'un grand nombre de partisans du général de Gaulle venaient offrir leurs services au commandant Barraquin qui les utilisa pour renforcer les postes de garde.

A 7 h 30, le capitaine de corvette Barraquin demanda que M. le gouverneur Capagorry vînt prendre ses fonctions au Palais où tout était prêt pour le recevoir.

Ce n'est qu'à 8 h 45 que M. Capagorry consentit à débarquer mais il me fit remarquer solennellement que le gouverneur Aubert ne s'était pas rendu.

                                   Je le rassurai en lui disant que nous étions maîtres de Saint-Denis, que la ville était solidement défendue, que la population s'était spontanément ralliée à la France libre, et que notre groupe de manœuvre était déjà parvenu à 20 kilomètres à l'est de la capitale.

Dès son arrivée au Palais M. Capagorry se rendit compte que la situation était excellente et le capitaine de corvette Barraquin put se concentrer sur les opérations purement militaires.

                                   Tandis que se déroulaient les opérations sur Saint-Denis et vers l'est et le sud-est, les habitants du Port des Galets, en majorité des manœuvres, des dockers et des petits commerçants et artisans, apprenaient par l'émission de radio de 7 h que "Les marins de la France libre avaient débarqué et après avoir investi Saint-Denis progressaient rapidement vers Sainte-Suzanne et Sainte-Rose."

A cette nouvelle ils se rassemblèrent et cela devint bientôt une émeute contre les quelques autorités présentes.

Certains utilisant des barques de pêche tentaient de rallier le Léopard mais la batterie de canons de 90 de la Pointe des Galets se mit à tirer sur toutes les embarcations à sa portée.

Au reçu de cette information je fis prévenir que s'ils ne cessaient pas immédiatement le feu, je serais obligé de détruire la batterie avec mon artillerie de 130.

Après un instant d'accalmie, vers 14 heures, la batterie recommença à tirer. Je lui envoyai un signal l'avertissant que le bombardement de la batterie commencerait à 16 heures.

A ce moment M. Décugis, directeur des Travaux Publics, qui nous avait rallié dès 8 heures me fit demander de ne pas tirer avant qu'il ait pu parler avec son ami le lieutenant Hugot, qui commandait la batterie.

M. Décugis partit vers le Port des Galets en compagnie de l'enseigne de vaisseau Moreau du Léopard et prit avec son automobile la route de la montagne. Il n'y eut aucun incident jusqu'à la descente vers La Possession. Au cours de la descente, une carriole mise en travers de la route empêchant le passage, M. Décugis et l'E.V. Moreau descendirent et tentèrent de déplacer la carriole.

A ce moment, un feu nourri éclata, M. Décugis fut tué net et un groupe de soldats commandé par un lieutenant arrêta l'E.V. Moreau qu'ils entraînèrent par des sentiers de montagne vers Hell-Bourg.

Dès que je fus avisé de ce dénouement, je décidai d'exécuter le bombardement promis et je fis route à grande vitesse vers le port.

La batterie continuait  à tirer sur les embarcations. Je m'approchai à 3000 mètres, et j'ordonnai d'ouvrir le feu avec une hausse de 6000 mètres pour bien montrer que l'objectif était à ma portée.

                                   La batterie continuant à tirer je fis exécuter des salves très courtes, puis, comme la batterie ne se rendait pas, je fis tirer trois salves à la hausse convenable.

Après la troisième salve nos veilleurs aperçurent les canonniers qui s'enfuyaient vers le port et je fis cesser le feu.

Je fis mouiller l'ancre à proximité de l'entrée du chenal d'accès au Port, et un groupe de partisans vient accoster le Léopard et m'offrir l'aide de tous les volontaires anti-vichystes qui s'étaient révoltés quelques heures plus tôt.

Ce groupe de visiteurs était conduit par M. Lépervanche, un des leaders communistes du Port des galets.

Afin d'éviter tout incident et toute violence, je confiai le commandement de la zone du Port et de la Possession à l'Enseigne de Vaisseau Olivier  qui débarqua avec un sous-officier et deux marins du Léopard.

Le Léopard fit route vers Saint-Denis où le C.C. Barraquin me rendit compte de la situation.

Le groupe de manœuvre avait atteint Sainte-Rose et un élément avait été placé en surveillance du Pont de l'Escalier.

Le corps de débarquement contrôlait 70 kilomètres de côte de part et d'autre de Saint-Denis.

L'opération militaire était pratiquement terminée et le gouverneur Capagorry pouvait engager une négociation avec le gouverneur Aubert. Elle dura trente heures environ et prit fin par un accord entre les deux gouverneurs et moi-même.

L'île de la Réunion avait rallié la France libre, et pouvait  enfin entrer dans le camp des Alliés et communiquer librement avec l'île Maurice et Madagascar.

En terminant ce récit, je tiens à rendre hommage à tous les partisans qui vinrent spontanément se joindre à mes marins et facilitèrent considérablement les opérations.

Je tiens aussi à vous dire ma joie quand j'appris que la municipalité m'avait nommé "citoyen d'honneur de Saint-Denis".

P.S. : 1) j'ajoute que conformément aux ordres du général de Gaulle l'opération de ralliement s'est déroulée sans effusion de sang. Les seules victimes furent M. Décugis tué par les soldats des troupes locales et une pauvre fille qui se trouvait au voisinage de la batterie au moment du bombardement.

2) avec l'accord de S.E. Mac Kenzie Kennedy, gouverneur de l'île Maurice, le gouverneur Aubert, son chef de cabinet M. Pillet et son commandant d'armes le chef de bataillon Artignan ainsi que leur famille furent, à leur demande, transportés à l'île Maurice où ils furent accueillis très convenablement.

 

Photo des marins du Léopard dans les rues de Capetown en octobre 1942 (Bibliothèque nationale)

 

 

 

 

                       

 

 

6 - Lettre de M. Louis René BÉNARD, Compagnon de la Libération

 

Suite à une information reçue de la Chancellerie de l’ordre de la Libération, nous signalant que deux Créoles : Auguste Técher (décédé en 1968) et Louis René Bénard (résidant à Antibes), avaient été promus en 1941 Compagnons de la Libération, la classe de 3ème 3 s’est adressée en 1990 à M. René Louis Bénard. Dans notre courrier, nous lui demandions des renseignements sur ses origines, ses campagnes militaires et les circonstances dans lesquelles il avait été décoré par le général de Gaulle. M. Bénard a envoyé à la classe, le 18 février 1990, les réponses suivantes.

 

                                   Je suis né le 18 juin 1912 aux Avirons, Réunion.

Ma sœur habite à Saint-Philippe : Madame Fontaine Iris.

Mes ancêtres :

- Jean-Baptiste Bénard dit Mathurin, né vers 1693 à Saint-Mathurin (Maine et Loire). Arrivé à la Réunion en 1722. Engagé comme soldat le 13 mars 1722 à Lorient (Morbihan). Embarqué sur la "Vierge de grâce" le 9.4.1722.

- marié à Elisabeth Payet dont le père dit la Roche est né vers 1674 dans le Dauphiné.

                                   Sergent-chef de carrière, je suis désigné en août 1939 pour servir au Levant dans l'armée Weygand. A l'armistice, je me trouve à Tripoli (Liban). Après quelques jours de résistance au maréchal, le général en chef Mittelhauser décide de cesser la résistance et de se ranger à ses côtés.

Dès que j'apprends cette décision, je jure (ainsi qu'un petit nombre de mes camarades) de continuer la lutte. Après moult péripéties, nous prenons la route de Palestine pour rejoindre les Anglais. La réception anglaise est pathétique. Combien avons-nous regretté de n'être pas plus nombreux pour continuer la lutte et venger notre défaite. Avec moi, il y avait Técher qui a été fait compagnon de la Libération, mais il y avait aussi d'autres Réunionnais dans les formations de la 1ère D.F.L. qui se sont conduits comme de braves soldats et ont mérité de nombreuses décorations.

La 1ère compagnie, dont je faisais partie, a eu son baptême du feu sur la frontière Egypto-Libyenne le 6 septembre 1940.

L'armée anglaise, forte de 35 000 britanniques, contient 200 000 soldats italiens qui pénètrent en Egypte sous les ordres du maréchal Graziani.

A partir de septembre 1940, j'ai pris part à toutes les campagnes de la 1ère D.F.L. (non compris l'Erythrée).

Le livre de " Yves Gras" retrace admirablement l'épopée de la 1ère D.F.L.

 

 

 

 

Nos campagnes : un résumé succinct pour la 1ère D.F.L. :

Norvège : Djerkvik - Narvik

Gabon : Libreville - Lambaréné - Mitzie

Erythrée : Cub-Cub - Cheren - Massaoua

Soudan : Port Soudan - Suakim

Palestine : Quastina - Sarafaud

Syrie : Cheik-I-Resquine - Damas - Alep - Beyrouth

Egypte : El Alamein

Libye : Bardia - Tobrouck - Bir Hakeim - El Alamein

Cyrénaïque : Derna

Tripolitaine : Zuara

Tunisie : Enfidaville - Takrouna

Italie : Radidifain - Garigliano

France : Hyères - La Londe - Toulon - Villersexel - Gironagui - Obernai - Oberheim (de Toulon aux Vosges) - Belfort - Défense de Strasbourg - Colmar, etc.

Dernière bataille : l'Anthion. C'est pour reprendre en combattant les lambeaux de notre territoire, conquérir les enclaves qui appartiennent à l'Italie : Col du Petit Saint-Bernard, l'Iseran du Mont Cenis au Mont Genèvre ainsi que les cantons de Tende et de la Brigue artificiellement détachés de la Savoie en 1860.

 

 

 

Le transport de troupes Savorgnan de Brazza (anciens combattants)

 

                                   J'ai été décoré par le général de Gaulle, en mars 1941, après notre première campagne de Lybie. A la question posée par les Anglais, lors de notre ralliement en Palestine : "A quelles missions désirez-vous participer ? ", j'avais répondu : "Toutes les missions dangereuses, voire désespérées !". Nous étions des Kamikazes avant les Japonais. Il faut avoir vécu cette période où nous voulions venger notre défaite en combattant d'abord les Italiens, ensuite les Allemands.

                                   Je crois que les Anglais nous tenaient en grande estime pour notre valeur guerrière. Nous harcelions littéralement les Anglais pour nous confier des missions dangereuses. De plus, au départ du Levant, j'avais joué un rôle important pour convaincre les camarades de passer la frontière. J'ai été considéré comme un meneur d'hommes, et c'est pour toutes ces raisons que j'ai été décoré de la Croix de la Libération. "

                                   Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, toute la Réunion réagit comme en 1914. Les mobilisables se présentent comme un seul homme, mais l'histoire ne se répète pas. La défaite et l'armistice interviennent avant que beaucoup de Réunionnais aient pu partir pour le front.

                                   La France ne dispose pas de moyens de transport nécessaires pour acheminer tous ces volontaires vers la Métropole.

En grande partie, ils seront donc renvoyés dans leurs foyers. Il en a été ainsi tout au long des hostilités de 1940 à 1945.

                                   A l'armistice, l'île se trouve comme le reste de l'Empire face au choix déchirant : "Faut-il suivre les Anglais (on ne parle pas encore de De Gaulle) ou doit-on rester fidèle au maréchal Pétain ?"

Dans l'ensemble, le pays est favorable à la continuation de la guerre. Un message des anciens combattants au gouverneur Aubert se termine par ces mots : "La colonie qui contient encore 15 000 jeunes valides et volontaires demande à pouvoir apporter encore sur un sol ou sur un autre, son concours et ses forces à l'immense tâche qui s'offre". Et c'est en ce dimanche 23 juin 1940, que le gouverneur Aubert va décider d'aller à l'encontre de l'opinion du pays et se ranger dans la ligne du gouvernement de l'armistice.

                                   Ce n'est que 2 ans et demi plus tard, dans la nuit du 27 au 28 novembre 1942 qu'un contre-torpilleur, le "Léopard", des Forces navales françaises libres, commandé par le capitaine de frégate Richard Evenou, fera passer le pays sous le drapeau à croix de Lorraine.

Londres, Vichy, Pétain, de Gaulle : ces noms qui évoquent une discorde que le temps ne parviendra pas à atténuer, ne provoquant pourtant guère de confusion dans l'esprit des Réunionnais. Pour ces derniers, seule la France compte. Elle est en danger, il faut la défendre. Le Réunionnais n'a qu'un seul désir : aller se battre pour sa patrie lointaine. Seul compte le désir de se battre pour la France. Certains, qui ont servi pendant 2 ans au sein des forces de Vichy, se retrouvent après la venue du Léopard dans les rangs des F.F.L.

                                   Dès le premier jour de la libération de l'île, une foule de créoles se rendent à Saint-Denis et demandent à partir avec le glorieux bateau.

Mais il n'y a pas de place pour tout le monde à bord, seuls une trentaine de militaires feront partie des élus. Les autres (14 000 hommes doivent renoncer!) seront appelés essentiellement à Madagascar ou faute de mieux,, ils attendront la fin du conflit.

 

Outre la trentaine d'hommes qui partiront sur le Léopard, seuls 250 Réunionnais iront jusqu'à Suez, puis de là seront dispersés au sein des unités françaises opérant en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient. Pour un petit nombre, ils prendront du service dans la Royal Air Force, dans la chasse anti-sous-marine dans la Royal Navy et même au service de l'Armée américaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                        7 - Lettre du Père Jean BARASSIN, du 24 janvier 1985, sur le syndicalisme à la Réunion dans l’après-guerre

 

Lors de notre entretien avec Monseigneur de Langavant, le 6 mai 1982, un propos de Monseigneur nous a particulièrement étonné : “Il y avait encore très peu de syndicats (à la Réunion en 1939) et il n’y avait même pas de syndicat dans l’agriculture. Le premier syndicat a été fondé par le père Jean Barassin, c’était le premier syndicat de planteurs, jusque là, il n’y avait rien”.

Le Père Jean Barassin a passé 30 ans de sa vie à l’île de la Réunion où il a exercé différentes activités sacerdotales. Il est également historien connu pour ses travaux sur l’histoire démographique et l’histoire religieuse de l’île.

Intrigués par cette activité syndicaliste d’un prêtre tout juste arrivé à la Réunion en janvier 1946, nous avons demandé à Jean Barassin des explications sur le propos de Monseigneur de Langavant. Il a eu la gentillesse de nous répondre, le 24 janvier 1985, par la lettre suivante :

 

 

                                   Le 2 janvier 1946, vers 14-15 heures, je suis arrivé à l’évêché de Saint-Denis où se tenait la réunion des vœux à Monseigneur l’évêque (Monseigneur de Langavant). Devant les prêtres présents, Monseigneur m'a présenté comme Chancelier de l’évêché et Directeur des Oeuvres. Après le départ de ces messieurs, j'ai posé cette question à Monseigneur : "Directeur des Oeuvres ? De quelles oeuvres ?" Il m'a répondu, pince sans rire, selon son habitude :"Des Oeuvres ? il n'y en a pas. Vous en ferez !"

                                   Peu à peu, me vint à l'esprit, qu'il serait bon de lancer des syndicats chrétiens. Je vis le Père Montrouge, qui, à Saint-Pierre, avait déjà monté un embryon de syndicat. Et le Père Maunier, alors curé de Saint-Paul, me communiqua le texte des statuts-types de la C.F.T.C. Le premier syndicat créé fut un syndicat de planteurs. Si je ne me trompe, ce fut au Tampon, le 14 juillet 1946. Je vois encore l'endroit, une maison créole en bois, dont la varangue donnait sur une pente où se trouvaient groupés les planteurs. Il semble me souvenir que c'était la mairie, la mairie de ce temps là...

                                   Il n'y avait pas alors de syndicats à la Réunion. Mais il se peut que la démarche de Mario Hoarau[1] et la mienne aient été simultanées. Il se peut aussi que le projet de Mario Hoarau ait suscité le mien. Je ne me souviens plus. Ce qui est certain c'est que ce fut l'un des premiers syndicats, sinon le premier.

                                   En 1946, j'étais prêtre, et j'allais devenir historien. Comme directeur des Oeuvres, j'ai fondé des syndicats chrétiens qui furent indifféremment d'agriculteurs, d'employés d'usines, d’instituteurs et qui se groupèrent en une Union Réunionnaise des Syndicats Chrétiens, dont le siège et le secrétariat se trouvaient 11 rue des sables à Saint-Denis.

                                   L'annuaire ecclésiastique 1947, porte :

C.F.T.C. syndicats chrétiens

Directeur : R.P. Barassin

Syndicats adhérents : 19 - Membres : 2 300.

                                   L'annuaire de 1950 :

C.F.T.C. Délégué Confédéral : M. Joseph Caro

Union Réunionnaise des syndicats chrétiens

11 rue des sables - Saint-Denis.

Bureau : Président d'honneur : R.P. Barassin

Président : M. Caro Joseph

Vice-présidents : MM Simon Moreau - Michel Bijoux

Secrétaire. : Adam de Villiers

Trésorier : Lucien de Balmann

Syndicats adhérents : 75.

                                   En réalité, il y eut une centaine de syndicats fondés C.F.T.C. mais des syndicats agricoles firent défection lorsque la C.G.A. répandit le bruit à la Réunion que seule la C.G.A. était représentative des planteurs.

                                   Au début, j'étais directeur, puis président de l'Union où je remplissais pratiquement tous les rôles. Pour enlever tout caractère clérical à l'Union syndicale, on décida de désigner un laïc comme président. Ce fut d'abord un Monsieur Vabois (je crois), puis Monsieur Joseph Caro, qui s'est maintenu longtemps à ce poste.

                                   Monsieur René Payet[2], ingénieur, Arts et Métiers, avait une exploitation agricole à Mare à Citrons, dans le cirque de Salazie, et des responsabilités dans la Société sucrière de Quartier Français. Très dynamique, ce monsieur avait ardemment participé à la formation de plusieurs syndicats agricoles, et il aspirait violemment à en prendre la tête. Lorsque je quittai la présidence effective, il pensa poser sa candidature en temps que  "Secrétaire général", ce que d'aucun appréhendaient vu son caractère plutôt volcanique. L'Assemblée générale élut un président et son bureau, mais jugea inutile de désigner un secrétaire général. Ce fut une très grosse déception pour Monsieur René Payet, qui peu à peu prit ses distances avec la C.F.T.C., je ne sais s'il rejoignit la C.G.A.

                                   Un autre avatar de l'Union réunionnaise des syndicats chrétiens fut, en 1965, la scission provoquée à la C.F.T.C. par la création de la C.F.D.T.

 

Le Père Jean Barassin est décédé à La Réunion en décembre 2001.



[1]Dans le journal “Le cri du peuple” du vendredi 23 février 1945, a paru l’article suivant que nous avons signalé au Père Barassin :

“Sur l’initiative de quelques camarades, plus de 300 agriculteurs de la région de Saint-Leu se sont réunis à la mairie du Piton, le 28 janvier dernier. Après avoir entendu l’exposé fait par le camarade Hoarau Mario, ces journaliers, colons et petits propriétaires ont constitué un syndicat qui prend pour titre “Syndicat des Agriculteurs de la région de Saint-Leu”.”

Nous n’avons pas trouvé traces du fonctionnement effectif de ce syndicat. Précisons seulement que Mario Hoarau, né en 1912 à la Rivière Saint-Louis dans une famille d’artisans, était, en 1945, maire de Saint-Leu. Durant son mandat il a demandé une mise en disponibilité à l’administration des P.T.T. dans laquelle il était employé et a participé en 1947 avec R. Vergès, De Lépervanche, Roufli, Jean Fontaine, à la création de la fédération réunionnaise du Parti Communiste Français.

[2]Quelques informations sur le syndicalisme agricole nous avaient été communiquées en janvier 1984 par le Père Luçay Payet, curé de la Chaloupe Saint-Leu. Le Père Luçay Payet, originaire du Tampon, curé de Grand-Bois de 1946 à 1952, nous a dit s’être déclaré exploitant agricole en 1946 uniquement pour participer au démarrage d’un syndicat déçu par les conditions de fonctionnement, en particulier par des “manœuvres” de l’évêché visant à écarter de la direction syndicale, un ingénieur catholique, René Payet, de Salazie. Le tort de ce dernier était d’afficher des idées Action Française trop catégoriques. Nous n’avons pu poursuivre nos entretiens sur ce sujet avec le Père Payet, car il est décédé en juin 1984, raison pour laquelle nous avons aussi demandé au Père Barassin des précisions sur le rôle de René Payet dans le syndicalisme agricole réunionnais.

 

 

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